Les affaires de corruption du Brésil comme la Lava-Jato sont présentés en France comme un scandale de la politique brésilienne. Pourtant, une étude plus approfondie du sujet nous donne quelques pistes d’enquête sur la relation entre l’État et les entreprises privées, au Brésil tout comme en France.

En lisant les journaux français, on pourrait avoir l’impression que la corruption au Brésil est un phénomène récent, ou du moins exceptionnel en ce moment. On pourrait aussi croire qu’une telle chose serait impossible ou peu plausible dans des pays comme la France. Pourtant, lorsqu’on examine de plus près les questions de corruption et les relations entre États et entreprises privées, il semblerait qu’il s’agisse de dynamiques sociales plus générales de notre époque.

Qu’est-ce qu’être « contre la corruption » ?

Alors que ces mots sont répétés sans cesse, leur sens s’en retrouve quelque peu vidé. La corruption n’est pas quelque chose de naturel, et doit toujours être contextualisée. Ça signifie que, dans certains contextes, des pratiques pouvant être classifiés comme étant de la « corruption » ne le seront pas ailleurs. En effet, « On parle de corruption spécifiquement quand il s’agit des pratiques qui, en plus du secteur privé, impliquent le secteur public, l’État », nous explique Marcos Otavio Bezerra, anthropologue brésilien et professeur de l’Université Fédérale Fluminense (UFF). « Au Brésil, en particulier depuis le gouvernement de Lula, la corruption tient une place primordiale dans l’agenda politique de l’opinion publique, comme si tous les problèmes politiques pourraient être résolus magiquement si elle était éradiquée. Mais ce n’est pas vrai, la politique est plus complexe que ça », dit-il.

La lutte contre la corruption comme agenda politique est devenue une stratégie politique au Brésil depuis les années 1950. À cette époque, d’autres mots étaient utilisés pour indiquer ce qu’on appelle aujourd’hui de façon générale la « corruption ». On parlait d’ « irrégularités », « propina » ou « subornos » (pots-de-vin), etc. Il faut noter qu’évidemment, les pratiques qu’on appelle « corruption » existaient avant, mais leur critique n’était pas autant utilisée comme stratégie politique qu’aujourd’hui.

Petite histoire internationale de la corruption au Brésil

Autant les “affaires irrégulières” entre entreprises privées et institutions politiques (autrement dit, les affaires de corruption) ne sont pas récentes au Brésil, autant les enquêtes sur ces affaires ainsi que la pénalisation criminelle des entreprises le sont. En 2003, pendant le gouvernement de Lula, l’État a créé pour la première fois une institution dédiée spécifiquement aux investigations de la corruption – la Controladoria Geral da União (CGU – Contrôleur Général de l’Union). Dix ans après, avec la Loi Anticorruption mise en œuvre par la présidente Roussef, il est devenu juridiquement possible d’investiguer et criminaliser les actions des agents civils et entreprises privées dans des affaires de corruption.

Ce type de changement institutionnel dans l’État brésilien a fait partie de l’insertion tardive du Brésil dans des dynamiques internationales de développement. Dans les années 1960 et 1970, les organismes internationaux comme la Banque Mondiale (BM) ou l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) commençaient à discuter et créer des orientations aux politiques publiques vers ce thème. « Ça arrivait à cause d’un point de vue sur la gestion de l’État selon lequel l’insertion et développement des entreprises privées dans un pays deviendraient plus difficiles et coûteux à cause de la corruption », explique Marcos Otavio Bezerra.

À ce moment-là, le Brésil traversait l’une de ses deux longues dictatures capitalistes du XXe siècle et, ainsi, tout type d’effort de transparence était interdit. Plusieurs chercheurs ont déjà décrit les opérations corrompues des dictatures du pays et ont démontré, dans ce contexte spécifique, comment l’État favorisait les entreprises privées spécifiques de quelques groupes d’une élite nationale. Par ailleurs, il est connu que la dictature établie entre 1964 et 1985 faisait partie de l’Opération Condor, un effort bilatéral entre les États-Unis et les pays sud-américains comme le Chili ou l’Argentine, afin d’y maintenir le capitalisme face à la force des groupes socialistes locaux de l’époque.

Usages politiques du discours contre la corruption et l’impeachment de Roussef

Dans l’histoire récente du Brésil, le poids moral du discours public sur la corruption, et l’absence d’une contextualisation pour en parler, ont été bien utilisés depuis 2013 pour les manœuvres politiques qui ont résulté de la destitution de la présidente élue Dilma Roussef. Pendant les sessions parlementaires où les députés et sénateurs ont voté pour son « impeachment », aucun n’a donné de preuves tangibles sur l’irrégularité de certaines actions de Roussef – tous, pourtant, indiquaient que leurs votes étaient « contre la corruption », « pour la famille » et « pour Dieu ».

Le cas de Lava-Jato est le scandale de corruption le plus récent (mais pas forcément le plus grand, comme il est répété partout dans les médias) de l’histoire du pays, et a à son centre la Petrobrás, une entreprise de capital ouvert dont l’État brésilien est le partenaire majoritaire. Son rapport à l’impeachment montre une instrumentalisation bizarre des discours « contre la corruption » : il s’agit d’un cas où la panique morale sur la corruption et les discours « contre la corruption » ont été stratégiquement utilisés pour rien d’autre que de maintenir en marche les complots de corruption eux-mêmes. Dans un enregistrement téléphonique rendu public en mai 2016, l’ex-ministre Romero Jucá (du PMDB, parti de Michel Temer) expliquait clairement que la sortie de Dilma était calculée afin de faire arrêter les investigations en cours. Ça veut dire que l’impeachment était surtout une tentative de poursuivre la corruption.

Il faut souligner, en effet, que la plus grande partie des politiciens qui ont utilisé le discours contre la corruption à ce moment-là (en participant même à des manifestations nationalistes de la droite brésilienne, guidées par les slogans contre la corruption) ont eux aussi participé aux scandales de corruption – avec beaucoup de preuves. Cette apparente contradiction nous montre donc qu’il est aussi important (et peut-être même davantage) de résoudre les problèmes de corruption que de comprendre comment ce discours est devenu un instrument politique. Cet instrument se destine à servir non pas les intérêts du peuple, mais plutôt ceux des entreprises privées et d’une partie infime de groupes dominants.

Relations public-privé et corruption : au-delà du Brésil

Plus récemment, des travaux académiques comme ceux de Marcos Otavio Bezerra ont apporté des approches plus complexes pour comprendre les relations entre entreprises privées et l’État à partir des affaires de corruption. Selon cet anthropologue, les pratiques pouvant être qualifiées de « corruption » ou d’ « irrégulières » dépendent de son acceptation et de celle de certains liens entre agents privés et agents publics. Il s’agit d’une dispute sur comment et selon quels règlements et principes l’État doit fonctionner. Pour comprendre la corruption comme phénomène social, politique et économique, Bezerra propose d’examiner de façon plus élargie les enjeux d’intérêts autour de ce que la société et les politiciens souhaitent de leur actuation dans l’État.

« Au Brésil, dit-il, les parlementaires et les entreprises privées chargées des œuvres publiques ont un intérêt commun : les grandes œuvres de construction et infrastructure. Il y a une idée développée historiquement dans le pays, qui dit que le rôle d’un politicien est de participer à ce type d’œuvres de construction. Les entreprises agissent directement au sein de l’État, pour que les parlementaires et autres agents publics mobilisent de l’argent dédié à ce type de projet. Ces agents, à leur tour, rendent plus facile l’entrée et la réussite de ces entreprises comme prestataires gouvernementaux. Ce système de coopération réciproque n’est pas une exception, et on peut donc affirmer que ces relations avec les entreprises privées de construction et d’infrastructure produisent l’État. Elles font partie de la définition même des budgets publics. La Petrobrás est une petite partie de quelque chose de plus large, complexe et structurel des relations sociales autour de l’État, de la politique et de l’économie au Brésil. » Ces affirmations de Bezerra sont soutenues par ses recherches, dont une partie a été récemment publiée dans le numéro 27 de la revue brésilienne de sciences sociales « Pós Ciências Sociais ».

Il note, pourtant, qu’il ne faut pas prendre ces relations comme un phénomène spécifique au Brésil ou à certains pays. Ce type d’interférence privée aux décisions budgétaires de l’État fait partie des enjeux économiques qui appartiennent à la façon d’organiser la société moderne. Quelques-unes de ces pratiques ont même reçu un nom spécifique – lobby – pour indiquer quand elles sont acceptées socialement. Le lobby de la banque Itaú, la plus grande du Brésil, par exemple, a récemment réussi à faire pardonner leur dette de plus de R$20 milliards par le gouvernement (environ €10 milliards), un montant qui avoisine celui soupçonné d’être détourné par les acteurs de Lava-Jato. En ce qui concerne le bien commun et les intérêts du peuple brésilien, ces deux types d’opérations évidemment des nuisances privant les systèmes publics (éducation, santé, etc.) de certaines ressources.

Malgré l’existence des index internationaux de corruption, les critiques rappellent qu’ils sont limités par le fait qu’ils n’incluent pas les actions des entreprises étrangères dans chaque pays. Une entreprise suédoise qui fait partie d’une affaire de corruption au Maroc, par exemple, n’aura aucune influence sur la position de la Suède aux rankings – mais peut impacter négativement la position du Maroc. Dans une économie globale, il s’agit d’un problème complexe dont la solution n’est ni évidente, ni simple.

Par Marilia Moschkovich, sociologue et résidente de la Maison du Brésil

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