En mêlant humour, quotidien et univers sombres, Jonathan Capdevielle a l’habitude de bousculer son public grâce à des œuvres aussi provocatrices qu’émouvantes qui jonglent avec les registres de représentation et les procédés narratifs. L’acteur-performeur-ventriloque présentait en février dernier à Nanterre-Amandiers la pièce Saga, un récit d’enfance inventif qui, encore une fois, n’a pas laissé indifférent.

Depuis 2009, Capdevielle travaille à l’élaboration d’une autobiographie théâtrale amorcée avec Adishatz/Adieu, spectacle déjanté, co-chorégraphié par sa fidèle acolyte Gisèle Vienne : chansons de Madonna, ventriloquie et travestisme servaient à rendre compte des différents chocs auxquels se confronte l’adolescent Capdevielle pendant la formation de son identité, particulièrement au sein de sa famille éclatée. De fait, Adishatz/Adieu donnait à son père une voix fantomatique en l’absence totale de sa mère. Saga propose également le récit de sa famille non traditionnelle, en privilégiant cette fois une figure maternelle qui n’est toutefois pas sa mère, mais bien sa sœur (la pièce a d’ailleurs été coécrite avec elle). Cette famille reconstituée, vivant dans la chaleur de Tarbes, présente au premier abord tous les signes de la normalité. Chansons des années 1990, conversations banales, jeux d’enfants et visites inopinées des voisins installent un quotidien auquel il est facile de s’identifier, quotidien qui cache pourtant une histoire moins lisse : le beau-frère du jeune Capdevielle, figure paternelle distante, voire inutile, est aussi dealer de drogue. On apprendra plus tard qu’au foyer il préfère la rue, qu’à la famille il privilégiera, à ses dépens, la racaille. Tout est donc en place pour une vraie saga familiale faite de cocaïne, d’armes et de mort, mais Jonathan Capdevielle a plus d’un tour dans son sac.

C’est que la saga promise n’advient pas. Capdevielle fait plutôt un véritable retour à son enfance au pied des Pyrénées, une immersion sporadique dans la culture du sud de la France avec son langage, ses référents et ses archétypes. On assiste alors non pas à un récit linéaire de son enfance, mais bien à une représentation complexe des mouvements de la mémoire : les souvenirs sont déployés devant nous, accumulés avec une lenteur et un doigté impressionnants. Les acteurs, tous époustouflants, passent d’un personnage à l’autre selon les souvenirs présentés, tandis que Jonathan Capdevielle, véritable athlète capable de tout jouer, offre sa voix et son corps malléables aux voisins, au chien familial, à Jojo l’enfant et, dans un glissement de haute voltige théâtrale, à lui-même, Capdevielle actuel sur la scène avec ses amis acteurs de longue date avec qui, soudainement, il entretient une conversation sur leurs expériences de jeu d’antan. Les couches de la mémoire se superposent et exhibent autant le contenu des souvenirs que leur méthode d’apparition. Récit d’anamnèses, Saga arrive donc à déconstruire les normes du théâtre tout en captivant le public non pas à l’aide d’une saga familiale enlevante, mais bien grâce au processus mémoriel que Capdevielle réussit à exposer.

L’on pourrait reprocher à cette pièce d’aller dans tous les sens. En effet, la multiplication des références culturelles, des langues, des récits et des chansons donne une impression d’éparpillement, mais il s’agit là d’un dommage collatéral tout à fait cohérent : ces éléments disparates servent de bâtons de relai pour la formation des souvenirs, prouvant du même fait qu’un récit mémoriel se construit nécessairement dans l’éparpillement. Il en va de même pour les longueurs, nombreuses et parfois insupportables, qui rendent compte en contrepartie d’un aspect important du travail mémoriel : la mémoire a besoin de temps pour se trouver une forme, pour se jouer.

Enfin, Saga est aussi une œuvre divertissante qui célèbre la part de jeu et d’étrangeté des souvenirs. Les costumes et les accessoires bigarrés, la diversité musicale, les jeux de langage, les registres de voix et d’autres éléments de mise en scène hétéroclites contribuent fortement à faire de Saga une pièce où l’on s’amuse malgré ses longueurs. Elle réussit à s’affranchir des normes, à commencer par le classique destin tragique d’une famille non traditionnelle. La véritable saga, ici, ne se trouve pas dans le récit de famille, mais bien dans le récit éclaté de la mémoire.

Par Nicholas Dawson

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