« Du renouveau en politique », « le renouveau des musées », ou encore « le renouveau des vins du Sud-Ouest » : tels sont nommés quelques articles de presse qui partagent tous un point commun. Ils arguent chacun à leur manière qu’un changement semble être opéré, décrivant la tendance d’un nouveau départ ou d’une mise à jour d’un système. Puisque le journal que vous tenez entre les mains est placé, en cette nouvelle année scolaire, sous le signe du renouveau, penchons-nous sur ce terme qui apparaît, a priori, familier à tous. Par Samuel Holmertz.

Prenons en exemple le cas du prétendu renouveau politique : si l’accès au pouvoir du bientôt quadragénaire Emmanuel Macron, inconnu du grand public il y a encore trois petites années, apparaît comme fulgurante et ayant déjoué tous les pronostics, les idées libérales de notre nouveau président ne nous semblent guère neuves ni particulièrement modernes. D’aucuns ont ainsi versé dans la facilité en sous-entendant qu’il suffit, pour incarner le renouveau, de s’afficher avec le smartphone dernier cri et communiquer régulièrement via Twitter et Facebook. On pourrait ainsi faire le distinguo entre un changement en surface et sur la forme, et celui en profondeur et sur le fond. Bien que notre volonté ne fût nullement de faire un jugement politique, le problème de ce terme du renouveau semble avoir été identifié. Il a été kidnappé par la volonté à tout-va de communiquer.  Car il est toujours séduisant et attrayant de vendre du changement. L’adage récent bien connu des Français, « le changement c’est maintenant », s’inscrit pleinement dans cette logique de passer à autre chose, de rompre avec ce qui était avant en promesse d’un avenir différent et meilleur. Chacun jugera du succès de cet engagement , il est toutefois intéressant de voir à quel point sont réunis, autour du concept renouveau, aussi bien les promesses, les espoirs et déceptions pour faire de celui-ci un terme incontournable de notre vocabulaire aujourd’hui. Il semble ainsi qu’il est devenu un argument de vente et un véritable outil de marketing : il est toujours moins intéressant pour le consommateur d’acheter du déjà existant, quelque chose jugé passé, qu’un produit, qui apparaît comme nouveau. Or, il apparaît souvent que cette nouveauté n’en soit pas une, mais plutôt un remodelage voire un remaquillage d’un objet déjà disponible. La présentation du nouvel iPhone a ainsi subi nombre de railleries et de critiques sur les réseaux sociaux, les observateurs mettant en cause son manque d’innovation et sa trop grande similarité au modèle précédant, son seul réel changement étant son prix.

Ce mot peut-il pour autant être réduit à ce qu’on pourrait appeler le « produit renouveau ». Car, si la frénésie communicatrice discrédite le terme en mettant en péril sa portée symbolique et poétique, il nous reste à approfondir son sens réel.

Comme les exemples vus précédemment, ce concept annonce précisément une nouveauté, quelque chose d’inédit, d’exclusif et qui n’était pas auparavant. Or, le préfixe « re » renvoie à la répétition d’un état initial, à un retour à quelque chose qui était déjà. En examinant le mot de manière littérale, celui-ci signifie précisément un retour à ce qui est nouveau. Sans pour autant noyer le lecteur sous des considérations sémantiques, il est toutefois intéressant de s’attarder sur ce paradoxe. À l’instar du Christ qui renaît et qui ressurgit de la mort, la période historique qu’on appelle Renaissance est une nouvelle naissance, ou plus exactement une redécouverte et une exploration nouvelle de l’art et des sciences antiques. Cet exemple nous permet de voir dans quelle mesure la forme artistique, comme toute forme existante, peut se renouveler. Elle se remodèle en réaction à quelque chose, elle déconstruit son antériorité afin de bâtir sa propre contemporanéité qui, non une rupture, est bien une continuité avec ce qui était jadis. Or, cette remarque peut paraître évidente : l’Histoire se fait selon des structures et des liens de cause à effet, et à l’échelle scientifique, la maxime « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » du chimiste Lavoisier inspirée par le philosophe grec Anaxagore, renvoie aussi à cette idée qu’une chaîne d’événements et d’objets relie et apporte la durabilité et cohérence que nous appelons existence. Le terme même de renouveau bute ainsi sur une aporie et sur un paradoxe difficile à surmonter. La nouveauté en tant que telle n’existe pas, elle n’est rien d’autre qu’une fable. On pourrait à ce sujet invoquer Platon, qui théorisait l’idée des recollections : tout savoir est inné puisque l’âme est selon lui immortelle, l’homme ne crée pas le savoir, il puise en l’éternité et dans la vie les fragments de la vérité éternelle qui existent en chacun de nous pourvu que l’on fasse l’effort de puiser dans notre mémoire immortelle, se réincarnant constamment au sein de chaque individu. Les connaissances, créations ou autres éclairs de génie sont ainsi des illuminations, des apparitions lumineuses qui ne sont pas à proprement parler des nouveautés mais des remémorations de vérités déjà existantes. Ce qui apparaît à l’inverse avec le terme renouveau est alors tout à fait fascinant, puisqu’il reprend cette idée d’un nouveau constamment répété et repris, c’est-à-dire d’un temps qui suit un cours cyclique, d’un présent faisant la liaison entre passé et avenir. Comme le renouvellement des cellules du corps humain, ou le retour perpétuel des saisons de l’année, le renouveau est ainsi tout simplement le temps présent qui revient sans cesse.

Ceci étant dit, il demeure que le terme de renouveau traduit indirectement et secrètement ce désir de ce qu’on appelle de manière informelle passer à autre chose. Il s’agit d’une réaction critique, d’une fatigue et d’une lassitude du passé et de ce qu’on connaît déjà, menant à une volonté d’un besoin irrésistiblement humain de chercher une nouvelle manière d’être. La nouveauté attire, non seulement dans un sens commercial et consumériste, mais surtout dans un sens spirituel. La nouveauté, ou bien plutôt le retour à la nouveauté pour suivre le sens du mot renouveau n’est plus ni moins prophétique. Elle touche à cet espoir humain, trop humain, de croire à un lendemain et à un horizon meilleurs, quand bien même les signes actuels n’ajouteraient qu’à l’angoisse et au désespoir. Il convient à ce sujet de citer Nietzsche : « Il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante ». Le génie littéraire de l’auteur du Zarathoustra marque à quel point le renouveau est de l’ordre de la croyance et de la prophétie : par une mécanique dialectique opérant à l’intérieur de notre plus pure subjectivité, il nous est possible d’atteindre cette extase du temps présent et une vraie joie de vivre. Ces considérations à propos du renouveau nous amènent à rejoindre la fin énigmatique de l’Electre de Jean Giraudoux :

« LA FEMME NARSES — […] Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ELECTRE — Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT — Cela a un très beau nom, femme Narsès… Cela s’appelle l’aurore. »

L’aurore est ainsi le moment de la journée où se donne le mieux à voir l’espoir. La lueur de l’avenir est toujours à portée à condition de savoir regarder au bon endroit. C’est cela que retranscrit à merveille, selon moi, le sens du renouveau. Il signifie reconstruction sur les ruines du passé, et nous susurre tacitement à l’oreille que l’espérance ne se trouve jamais bien loin.

Par Samuel Holmertz

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