Peuplée d’hommes hétéros venus prendre d’assaut les ladies’ night, la scène du clubbing semble ignorer les origines LGBTQ+ de la musique électronique. Voici un bref survol d’artistes qui replacent les subjectivités queer au centre de leur musique et du plancher de danse.

Difficile de croire que ni ABBA ni les Bee Gees ne sont à l’origine du disco, mais bien des personnes trans et homosexuelles racisées. De la New Wave à la House, en passant par les boys bands et le Dubstep, la musique électronique a une malheureuse histoire de récupération par les hétérosexuels blancs, mais la scène queer est loin d’être moribonde. Mêlant le hip hop, le voguing, le spoken word, la pop, la musique expérimentale et industrielle, des DJ et producteurs queer continuent, avec un succès grandissant, à détourner les normes autant sexuelles que musicales des boîtes de nuit. De ces soirées thématiques et de ces clubs alternatifs ont émergé des artistes qui se taillent aujourd’hui une place importante dans le monde de la musique électronique et populaire. Parmi eux, trois noms sortent du lot : Lotic, Elysia Crampton et Arca.

Lotic


Diplômé de l’Université d’Austin en composition de musique électronique, Lotic, qui a aussi joué du saxophone dans son enfance, tente de se détourner du perfectionnisme technique que lui a imposé sa formation. Expatrié à Berlin, où il a découvert une scène club trop homogène (blanche, masculine, hétérosexuelle), il a créé ses propres soirées qui ont vite attiré une foule plus diversifiée, heureuse de retrouver un milieu alternatif dans cette ville gentrifiée. Lotic, en tant que DJ, privilégie une méthode qu’il associe au punk : dans une liberté totale, il transforme son set en une véritable performance au cours de laquelle cohabitent la pop bonbon et la musique expérimentale. Plusieurs se souviennent d’ailleurs d’une soirée cathartique où il a mixé des sons de vitre cassée avec une version a capella d’une pièce de Beyoncé (dont il a récemment créé un remix déjanté de la chanson Formation). Ses productions originales sont tout aussi déstabilisantes : bien qu’il rende hommage de façon évidente à la culture du Voguing et au dancefloor, Lotic propose un son plutôt violent dont les percussions se situent quelque part entre la musique caribéenne, le R&B et les coups de feu. Indescriptibles, ses pièces sont pourtant dansantes, mais aussi émouvantes, intelligentes et bourrées de références. Heterocetera est sa parution la plus représentative de son langage musical et, pour les oreilles sensibles, la plus accessible.

Elysia Crampton


Née à L.A., l’artiste trans d’origine bolivienne a collaboré maintes fois avec des figures montantes de la scène queer électronique comme Lotic et Arca. Ses projets, complexes et déjouant les modèles traditionnels de la diffusion musicale, sont de véritables explorations des cultures alternatives. Son premier album, American Drift, qui ne compte que 4 longues pièces, s’écoute comme une incursion musicale dans l’histoire des cultures latinx et queer. Accumulant les références (entre autres aux cultures andines, à la notion de « brownness » telle qu’élaborée par José Esteban Muñoz, à l’histoire des peuples afro-américains, au hip-hop du sud des États-Unis, au métal latino-américain, à la cumbia et à la musique néoclassique), cet album foncièrement conceptuel est aussi approprié pour la danse. Elysia Crampton est particulièrement connue pour ses longues et languissantes pièces instrumentales interrompues par des échantillonnages répétitifs et des sons issus de plusieurs collaborations. Son dernier album en est l’exemple le plus évident : Demon City est une série de chansons créées avec ses contemporains dans le but de former un poème épique de leurs diverses cultures. Malgré la complexité de ses productions, Elysia Crampton sait créer des projets aussi intelligents qu’émouvants.

Arca

Sans doute le plus connu des trois artistes mentionnés, le Vénézuélien exilé Alejandro Ghersi, connu sous le pseudonyme d’Arca, s’est fait connaître entre autres grâce à ses vidéos, créées en collaboration avec l’artiste Jesse Kanda, qui oscillent entre le sublime et le grotesque. Prolifique, il a multiplié albums et mixtapes pour affiner son expérimentation électronique aux influences hip hop et son imagerie queer frôlant parfois la pornographie S&M. Tout ce travail déstabilisant l’a amené à collaborer avec des grands noms de la musique contemporaine dont Kanye West et Björk. Ses pièces très mélodieuses sont, comme celles de Crampton et de Lotic, ponctuées de ruptures de ton, d’interruptions agressives et de rythmes hyperactifs. Son plus récent album, simplement intitulé Arca, présente surtout des pièces chantées en espagnol (tandis que les précédents, Mutant et Xen, étaient complètement instrumentaux) ; dans une intimité désarmante, cette œuvre lie la rupture amoureuse à l’exil territorial, tous deux la cause de deuils que les personnes queer vivent la plupart du temps dans l’isolement, l’anxiété et la violence symbolique. Reverie, sa pièce la plus représentative de son univers extrêmement particulier, est accompagnée d’une vidéo parfois belle, parfois insupportable, toujours bouleversante, dans laquelle Ghersi incarne une créature mi-taureau mi-torréador. La chanson reprend les paroles d’une chanson populaire vénézuélienne qu’Arca détourne pour en faire un hymne aux deuils que traversent les personnes queer.

 

Et dans le monde du hip hop…

Ces artistes partagent un son similaire : tous trois, sans craindre la violence, jouent avec les structures de la musique pop tout en jonglant avec les références à l’histoire des cultures auxquelles ils s’identifient et à celle de la musique électronique. Ils offrent un espace émancipateur pour les personnes queer qui se sentent exclues des boîtes de nuit traditionnelles, tout comme certains artistes américains défient l’hégémonie hétérosexuelle dans le monde du hip hop. À titre d’exemple, Le1f et Cakes Da Killa soulignent, chacun à sa manière, l’importance du Voguing dans cette culture en en célébrant le travestisme et l’attitude compétitive. Mykki Blanco, le plus radical, revendique quant à lui un héritage punk, allant jusqu’à défendre la séropositivité comme forme de résistance. Moins nombreuses, les femmes ne sont pourtant pas laissées pour compte : Princess Nokia, qui était de passage à Paris cet hiver, réclame avec aplomb le lesbianisme et le métissage culturel afro-latino-américain, dans un rap qui n’a pas froid aux yeux.

Nombreux et diversifiés, tous ces artistes queer tentent de retrouver les traces de leurs cultures complexes dans l’histoire musicale électronique au sens large. En détruisant les frontières entre les sous-genres qui sont légion dans le monde du clubbing, ces personnalités, dont la présence dans les grands festivals internationaux permet de les rendre moins homogènes, réussissent à « queeriser » une forme artistique qui a pourtant été créée par elles.

 

Par Nicholas Dawson

A propos de l'auteur

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