La nuit s’étend devant moi comme une feuille blanche ; un vaste paysage, creux et brûlé, un désert vide où j’erre chaque jour sans jamais y trouver un point de repère. Elle semble s’étendre à l’infini et moi, je n’arrive pas à me détendre.

1 h 30 : Déni et colère, ou qu’est-ce que l’insomnie ?

Il était onze heures quand j’ai quitté la cuisine ce soir, mon esquimau quotidien dans une main et le ferme espoir d’une nuit enfin impavide dans l’autre. Tous deux ont depuis longtemps fondu – il est une heure trente du matin et je suis tout à fait éveillée, état à ne pas confondre avec la concentration : peu après minuit, ma tentative de penser à rien s’est brutalement brisée contre la méta-pensée de penser à ne rien penser. Un cercle vicieux.

Comme la fièvre, l’insomnie est plutôt un symptôme qu’une maladie en soi. Causée par le stress ou des angoisses – la plupart du temps l’angoisse de ne pas pouvoir dormir, ô magnifique ironie ! –, elle signifie la privation du sommeil. Dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu du sommeil, était le frère jumeau de Thanatos, personnification de la Mort, et jusqu’à l’invention des premiers électro-encéphalogrammes qui montraient bien l’activité nocturne du cerveau, beaucoup de scientifiques considéraient le sommeil comme un état similaire au coma, un « emprunt fait à la mort ». Pourtant, j’espère vraiment que la mort sera un peu plus reposante.

3 h 00 : Expression, ou comment faire œuvre de sa souffrance

Il est maintenant trois heures du matin, le seul bruit étant le léger halètement de mon ordinateur ; white noise, son de la solitude. Facebook se dépeuple graduellement comme une Égypte biblique. Ils sont désormais libérés – ne demeurent que nous, Israélites nocturnes, esclaves de notre propre éveil. Mais qui est ce dominateur crépusculaire ?

Pour nous, insomniaques, toute tentative de dormir devient un combat : on se laisse torturer par la lumière, la chaleur, des souvenirs pénibles d’il y a dix ans. Pourtant, l’insomnie, cette « exacerbation du jour au plus profond de la nuit », comme l’énonce Christian Doumet dans son livre De l’art et du bienfait de ne pas dormir, cette page blanche d’une nuit de veille peut aussi signifier une sorte de liberté : souvent, elle devient lieu et temps de création. Vincent van Gogh était insomniaque, peignant les étoiles brûlantes pendant la nuit, Marcel Proust s’y mettait régulièrement à la recherche du temps perdu et André Gide tenait même un journal de ses nuits debout. « Mon tourment à moi c’est le sommeil », disait Céline, écrivain dont l’insomnie le conduisait à faire un voyage au bout de la nuit : « si j’avais bien dormi toujours, je n’aurais jamais écrit une ligne ».

3 h 45 : Dépression, ou la pollution est-elle à blâmer ?

D’accord, l’insomnie peut être une bonne occasion de faire œuvre. Mais pour la plupart des simples mortels, les nuits fragmentées sont avant tout consacrées aux crises existentielles. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Questions sans réponse. Vu le manque d’opium ou d’autres somnifères soumis à prescription médicale, je me verse un verre de pastis.

L’alcool laisse surgir en moi des pensées nébuleuses : si Hippocrate attribuait l’insomnie à la mélancolie, pourquoi ne peut-elle pas émerger pendant la journée, comme tous les autres tracas du quotidien ? Et pourquoi, bien qu’il y ait tant de gens ici qui font rapport du même malheur, qu’effectivement un tiers des adultes en ont déjà souffert et que 11 % sont même chroniquement troublés par des nuits blanches, se sent-on chaque nuit comme la seule personne sur terre ? Pourtant, si on se réunissait pour ces nuits troublées, on appellerait cela un vendredi soir ; l’insomnie est un état qui demande à être enduré dans une solitude profonde. La lumière factice de nos écrans n’aide probablement pas à guérir cette condition. Mais qui est donc à blâmer ? Paris ? Le pastis ? La pollution ?

5 h 25 : Acceptation ou le randonneur nocturne, l’homme providentiel

Le sommeil ancestral était en fait coupé en plusieurs morceaux : une alternance de phases endormies et d’intervalles d’éveil d’une ou deux heures – structure probablement indispensable pour nos ancêtres, qui auraient failli être dévorés par un ours ou d’autres chasseurs nocturnes s’ils avaient dormi tranquillement toute la nuit.

Vers cinq heures du matin, épuisée et déjà un peu ivre, je développe une théorie : dans un sens, la nuit devient pour les insomniaques la veillée funèbre du jour, solennité involontaire où on pleure les rêves ayant trouvé la mort durant la journée. Si le sommeil d’aujourd’hui connaît quatre stades différents – l’endormissement, le sommeil léger, le sommeil profond et le sommeil paradoxal, que l’on appelle aussi phase REM –, la perte du sommeil est peut-être plutôt similaire au fameux modèle de deuil, saisi en cinq étapes : le déni, la colère, l’expression, la dépression et finalement l’acceptation.

À cinq heures vingt-cinq précises, j’accepte enfin mon destin de randonneuse solitaire de la nuit. Au moins, on a désormais compris que cette page vide qu’est la nuit blanche peut aussi signifier l’espace de toutes les possibilités : lutter contre le rythme circadien dicté par une société méritocratique, créer enfin ce chef-d’œuvre caché au fond du cerveau ou au moins lire celui des autres. Liberté nocturne ! Et c’est à cette pensée que je tombe enfin dans un sommeil profond, sans rêves.

Par Iseult Grandjean

A propos de l'auteur

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