Depuis la crise ukrainienne de 2014, le champ des relations internationales est marqué par un esprit de confrontation entre l’Occident et la Russie. D’où vient cette soudaine situation et où mène-t-elle? Sommes nous dans une “nouvelle guerre froide”?

Premièrement, non. Il n’y a pas de nouvelle guerre froide. Contrairement à ce qui prévalait pendant la vraie guerre froide, il existe une moindre part de la population mondiale, de la richesse mondiale et d’attention internationale qui est polarisée entre deux blocs. Il n’existe pas deux blocs, à proprement dire. De toute façon, même si la Russie constituait un pôle de pouvoir, il existe beaucoup moins de polarisation économique et sociale que celle perçue entre les années 50 et 80.

Toutefois, il existe un nombre croissant de conflits armés dit de proxy, un recours constant aux leviers et contremesures économiques et une polarisation discursive, soit une guerre de l’information. De plus, certains hauts fonctionnaires plus expérimentés, témoins des relations tendues d’autrefois, ressentent un sentiment de déja-vu et partagent dans l’opportunisme de journalistes avides de déclarer cette nouvelle guerre froide.

Cet article argumente que nous nous trouvons pas dans une période de guerre froide, mais plutôt dans un contexte géopolitique issu spécifiquement de la fin de la guerre froide.

L’évolution du conflit militaire

Au domaine de sécurité internationale, la confrontation entre Occident et Russie se fonde d’abord dans un désaccord entre l’OTAN et la Russie concernant l’avenir de l’Europe de l’Est, vers la fin des années 90. Soulignons les escarmouches idéologiques et stratégiques au sujet de la guerre du Kosovo, de l’élargissement à l’est de l’OTAN, de l’établissement du bouclier nucléaire de l’OTAN, puis la guerre de Géorgie. Chacun de ces conflits fut accompagné par différentes trames narratives quant à la légitimité des structures étatiques versus celle des mouvements d’indépendance. Le plus controversé de ces débats fut celui opposant le principe de la responsabilité de protéger les populations civiles privilégié par l’Occident à la souveraineté absolue des États défendue par la Russie, en avant-plan de la guerre du Kosovo.

Certains intervenants russes ont à ce moment perçu le début d’un certain “encerclement” de la Russie par les forces armées occidentales, dans l’exploitation opportuniste de la faiblesse géopolitique russe par une intrusion dans sa zone d’influence privilégiée, la blizhneye zarubezhye (l’étranger rapproché) que constituent les anciens États soviétiques.

Il reste impossible d’affirmer positivement que les stratégies militaires occidentales des vingt dernières années étaient spécifiquement anti-russes. On peut au moins en conclure qu’elles ont été formulées en ignorant l’existence de la Russie. Entre bouclier anti-missile et crise ukrainienne, il semble que les gouvernements européens ont eu un point aveugle dans le nord-est de leur carte du monde. Il n’est pas coutume que de communiquer un message d’ambiguïté à un acteur important de la sécurité internationale. De plus, il est nécessaire que les deux camps se posent la question quant à pourquoi il était si important de forcer l’alignement exclusif de l’Ukraine à leur faction géopolitique, ce qui mena à davantage de conflit.

Une théorie plus probable, est qu’il fut difficile pour les observateurs occidentaux de comprendre et prévoir le comportement de la Russie en tant qu’acteur sur la scène internationale et d’adopter des politiques de défense raisonnables fondées sur cette base. Non seulement la politique russe est-elle marquée par une vision à court-terme, les positions et le style politiques russe ont constamment évolué depuis le début des années 90.

Une petite revue historique

Commençons par lier tous ces déboires à leurs origines. Dans un premier temps, la chute de l’Union soviétique fut célébrée dans l’Occident comme une victoire; non pas celle de “nous” contre “l’ennemi”, mais comme une victoire d’un modèle social correct contre le modèle erroné. De 1991 à 2017, l’Occident s’est engagé dans un enthousiasme de “fin de l’histoire”, croyant à l’existence d’une seule idéologie fondée, soit la démocratie libérale et l’économie de marché. Il est aujourd’hui possible de constater que ces attentes étaient fondées sur une compréhension superficielle du monde (telle que promue par la méthodologie dominante des relations internationales).

Les choses se sont déroulées différemment en Russie, longtemps sans être remarquées en Occident. Alors que la situation politique chaotique et polarisée du début des années 90 exposa une nostalgie pour l’ère soviétique et un nationalisme russe montant, il y eut une brève période d’enthousiasme relatif aux valeurs libérales et occidentales entre élites et classes moyennes. Celle-ci se termina avant le nouveau millénaire. Pendant ce temps, la Russie fut frappée par deux crises économiques. En 1999, 37% de la population russe ne disposait pas d’assez de revenus pour acheter de la nourriture, tandis que 39% en avaient assez seulement pour la nourriture, d’après le All-Union Center for the Study of Public Opinion VTSIOM. La santé publique s’écroula, alors que l’espérance de vie chez les hommes chuta à 57 ans en 1994. Les Russes firent l’expérience de la démocratie libérale chutant dans la corruption, l’incapacité de l’État et la montée des taux de crime. Dans tout cela, les Russes percevaient qu’ils ne touchaient pas assez d’aide financière de l’Occident, qui avait poussé pour des réformes libérales dès le départ.

Il est également important de souligner la crise d’identité russe à ce moment. Le statu quo autoritaire de l’époque soviétique indiquait: individuellement, je suis miséreux, mais je peux être fier de ce que nous avons en commun, soit la place importante de notre État dans le monde. Quels sont les symboles les plus importants dans l’histoire soviétique? La victoire de la Seconde guerre mondiale, appropriée comme un accomplissement principalement soviétique, et la conquête de l’espace, ayant envoyé le premier homme dans le cosmos. Les “nous” et “nôtre” (“my” et “nash”) qui lient les Russes à leur État ont des assises profondes dans le psyché culturel et est accentué par le fait que les Russes ne font pas confiance aux politicens individuels. Les apports positifs du libéralisme aux individus auraient pu remplacer cette manière de penser. L’échec de l’idéologie a mené au retour de la construction d’un État russe puissant à partir des années 2000. Il est important de comprendre que jusqu’à aujourdhui, la Russie n’a pas assis une identité nationale définitive. La confrontation avec un “autre”, soit l’Occident, semble toutefois accélérer le processus.

Projeter l’international dans la politique intérieure

L’Occident à longtemps servi de bouc émissaire pour le gouvernement russe, afin de stabiliser l’ordre interne. La crise économique actuelle est blâmée sur l’Occident. La réélection douteuse et semi-légitime de Vladimir Poutine en 2012 peut également être blâmée sur l’Occident. La position agressive de l’État russe dans l’ordre international (Ukraine, Syrie) assure le restant de légitimité nécessaire, donnant à Putin son approbation populaire et une sensation connue à la population russe: nous souffrons individuellement mais ensemble nous sommes forts.

À cet égard, l’Occident a nourri pendant plus de 300 ans une attitude fondée à la fois dans le rejet et la fascination face à la Russie. Partant du Tsar Pierre le Grand, jusqu’au ministre des finances Sergei Witte au 19e siècle, en passant par Yegor Gaidar à la chute de l’Union soviétique, il a toujours existé une faction de la société russe qui souhaitait européaniser et moderniser la société russe. Ces progressistes ont toujours échoué face à une mobilisation conservatrice. Les questions au coeur du débat sont les suivantes: la Russie est-elle européenne ou non, la Russie est-elle européenne mais en opposition à l’Europe occidentale? Ultimement, des identités russes se fonde souvent en opposition à l’Europe occidentale : orthodoxie vs. catholicisme, communisme vs. capitalisme, et nouvellement : conservatisme, illibéralisme et nationalisme.

Il semble que cette idéologie, qui s’éloigne et s’isole du libéralisme occidental, restera sur place à moyen terme. L’opinion publique en Russie à ce moment est fortement anti-occidentale et le soutien pour la politique étrangère de gouvernement – vaste. Une autre sphère qui manque de clarté: l’établissement d’un modèle économique défini pour la Russie. On en vient à cette conclusion suite à l’échec de plans économiques irréalistes et imaginés à court-terme de la dernière décennie (le programme de modernisation de Medvedev et la Stratégie 2020 de Poutine), qui ne vont pas en s’améliorant. La crise identitaire économique pourrait être pire que la crise politique à laquelle fait face la Russie.

Que dire de l’Occident? Nous nous trouvons également et étonnamment piégés dans nos propres contradictions. La prétention universaliste à la primauté de valeurs libérales et illuminés n’a pas seulement échoué au Moyen-Orient, en Russie et probablement en Asie de l’Est, mais est menacée chez nous. Notre organisation en tant que bloc est en danger, alors que l’on s’inquiète du futur de l’Union européenne dans les élections françaises à venir et de celui de l’OTAN l’ère de Donald Trump. Certains considèrent qu’il s’agit de problèmes créés par nous mêmes. Nous étions conscients de l’effet de la financiarisation de l’économie sur la production d’inégalités sociales et de l’enrichissement d’une classe et l’aliénation de l’autre dans une mondialisation rampante.

Ce qui est nouveau, c’est l’implication active de la Russie dans les affaires européennes et américaines. On dénote la collaboration du parti au pouvoir, United Russia, avec des groupes de droite populiste partout en Europe. Serait-ce le début de la nouvelle guerre froide dont on parle tant, ou sa fin – la Russie ayant réussi sa tactique de “diviser pour régner”?

Aller au delà des dichotomies

L’élément récurrent dans cette histoire est celui de la polarisation. La polarisation politique est un processus dans lequel les relations sociales, et les attaches matérielles (militaire et économiques) et mentales (discours, identité) sont de plus en plus séparés à travers une constante référence négative à ”l’adversaire”. Dans ce processus, le point mitoyen – cette reconnaissance d’une rencontre entre une variété de points de vues et manières d’agir – est continuellement perdu. Dans le cas extrême, seules deux positions deviennent possibles, celles-ci étant marquées par une appartenance identitaire forte. Nul besoin de constater que ces deux positions s’éloignent alors de toute rationalité.

Ces questionnements deviennent quasiment puérils. Êtes vous pour ou contre Poutine? Supportez vous la responsabilité de protéger ou la souveraineté de l’État? L’Ukraine doit-il rejoindre la zone d’influence russe ou européenne. Encore plus loin, la Russie est-elle issue d’un héritage européen ou est-elle une société qu’on peut qualifier d’exceptionnelle. Doit-on célébrer l’Union européenne dans son état présent comme idéale ou rentrer directement aux États-nations.

 

Ce qu’il faut faire avant tout, c’est de formuler les questions qu’on se pose d’une manière à obtenir des réponses avec plus de sens.

Ce qui peut nous aider à accomplir cet exercice est d’assurer la pérennité des liens sociaux, même pendant et particulièrement dans les moments de conflit. Nous (l’Occident) pouvons être en fort désaccord avec le gouvernement russe. Toutefois, Vladimir Poutine n’est pas chaque individu de la population russe, comme faussement communiqué par notre média. Plus de 700 millions de personnes vivent sur ce continent, et seront toujours là lorsque les fous furieux n’y seront plus, et il est nécessaire d’assurer la survie d’un dialogue social entre nous tous.

Une part considérable de la confrontation entre l’Est et l’Ouest, telle que démontrée ci-haut, est due à des distorsions de l’information et des manques de jugement. Apprendre à se connaître est une chose aidera certainement la situation de manière durable.

Un autre enjeu de base, au delà des causes spécifiques du conflit, est la question du respect mutuel. Il a été démontré que l’atteinte portée à l’estime russe et le complexe de la minorité jouent un rôle important dans ce conflit. Si “nous” montrons plus de respect envers le peuple russe, sa culture et ses réalisations, cela pourrait aider à réduire la demande domestique pour un militarisme extravagant.

Et que peut-il être fait de la part du côté russe? En quelques mots: achevez de comprendre qui vous êtes et quel est le rôle international que vous voulez privilégier. Comprenez que vous n’êtes pas seuls sur la planète, et particulièrement que les ex-États soviétiques ont des droits, malgré votre influence impériale il n’y a pas si longtemps. Arrêtez de gérer l’économie dans cette vision à court-terme, puisque votre prochaine crise va certainement affecter les autres.

Les conflits fonctionnent principalement à la manière d’un “vous m’avez fait ça, je dois vous faire cela”. Dans le conflit présent, certaines choses ont été faites qui ne peuvent être renversées: le jeu doit donc logiquement procéder. En attendant, si nous voulons prendre le temps d’accomplir quelque chose de significatif, peu importe notre appartenance à une nationalité ou un “bloc” imaginaire, ce texte est possiblement un brouillon d’une liste de choses à faire.

Une dernière remarque: afin de promouvoir le travail de qualité de manière collégiale, je tiens à souligner la publication d’un reportage du même titre (“The New Cold War”) dans la revue The New Yorker. Il comprend davantage de détails et une différente évaluation politique. Lisez, comparez. Réflechissez-y.

 

Par Paulus Wagner

 

A propos de l'auteur

Cité Unie offre une couverture de l’actualité internationale à travers la perspective des résidents de la Cité internationale universitaire de Paris.

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