Le 31 août dernier, Thomas Piketty abordait dans son blog l’épineuse question de la mixité sociale dans les écoles républicaines1. En cette période de rentrée scolaire, propice aux réflexions sur l’avenir de l’Éducation nationale, l’économiste s’interrogeait sur la volonté du gouvernement français de promouvoir des mesures qui pourraient contribuer à réduire les inégalités sociales au sein des institutions d’enseignement. Ce questionnement engagé par l’économiste s’inscrit dans une réflexion à long terme sur les inégalités grandissantes en France, qui sont notamment accentuées par un système scolaire imparfait. La dégradation des installations et des conditions de scolarisation, concentrées sur certains territoires fortement corrélés à des marqueurs socioéconomiques plus faibles, constitue un facteur important de l’exacerbation de ces inégalités et doit faire l’objet d’un débat au sein des plus hautes instances de l’État français.

Des problèmes criants

Rappelons d’abord que ce questionnement s’inscrivait à la fois dans la foulée de la publication de l’enquête PISA de l’OCDE2, en 2015, qui couronnait tristement la France comme championne des inégalités sociales à l’école, et de la mise en place d’une série de mesures par le ministère de l’Éducation, au cours de la même année, visant à pallier à cette situation catastrophique et ainsi réduire la ségrégation dans les collèges. Dénonçant des niveaux d’inégalités extrêmes en exposant la situation de certains des collèges parisiens visés par les mesures du ministère, qui comptaient près de 60 % d’élèves considérés comme « défavorisés3 » alors que certains collèges privés plus huppés n’en comptaient presqu’aucun, Piketty s’engageait dans un plaidoyer en faveur d’une plus grande mixité. Alors que la ville de Paris compte un total de 16 % d’élèves défavorisés, une mixité sociale idéale suggèrerait une relocalisation de ces élèves pour que chaque collège atteigne ce taux précis au sein de leur établissement ; situation qui semble chimérique dans l’état actuel des choses. Cependant, il semble essentiel de resserrer les écarts afin d’éviter la concentration des élèves plus défavorisés dans certaines écoles.

L’économiste mettait également l’accent sur l’importance du rôle des établissements privés dans l’accentuation des disparités sociales et économiques qui caractérisent les collèges parisiens. Effectivement, alors que le système public compte dans ses rangs l’écrasante majorité des élèves issus de milieux défavorisés, les collèges privés n’en compte quasiment aucun.

La ségrégation résidentielle extrême constitue un autre facteur important agissant comme puissant catalyseur des inégalités. Elle se caractérise par des disparités fortes entre les salaires médians des ménages résidants dans différents secteurs au sein de mêmes arrondissements et dont les enfants ne fréquentent pas les même établissements.

Des solutions complexes et souvent insuffisantes

De ce bilan catastrophique émane la nécessité d’une reconfiguration de l’Éducation nationale en faveur d’une plus grande diversité socioéconomique au sein des établissements d’enseignement français. Alors qu’avait été mise en place en 2015 une série de 25 projets visant la « déghettoïsation » d’établissement sensibles, surtout concentrés au nord de la région parisienne, la ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem, annonçait le 13 décembre dernier que 82 projets étaient maintenant engagés. Ces mesures devraient s’étendre, d’ici deux ans, à 248 collèges dans 84 communes françaises. Dans tous les cas, la politique du gouvernement s’organise autour de trois grands axes : la redéfinition de la sectorisation de l’établissement pour attirer de nouveaux élèves issus de classes socioéconomiques diversifiées, l’élaboration d’une offre pédagogique susceptible de stimuler l’intérêt et, finalement, la création de secteurs « multicollèges » permettant aux directions d’assurer un brassage socioéconomique des élèves.

Bien qu’il s’agisse évidemment d’un pas en avant, il est possible de s’interroger sur l’efficacité du processus de mise en place de telles mesures. Effectivement, sur l’ensemble des 7 000 collèges français, ces mesures apparaissent comme une goutte d’eau dans l’océan. Bien que la ministre affirme elle-même qu’il ne s’agit pas d’une révolution, mais d’une série de changements basés sur l’expérimentation et sur l’action localisée des acteurs directement impliqués sur le terrain, elle espère toutefois que ces initiatives pourront enclencher un dynamisme et se généraliser. Cependant, des critiques commencent déjà à s’élever contre ces projets et sur la façon dont ils sont menés. D’une part, certains observateurs déplorent la concentration géographique de ces expérimentations. Alors que Paris et Saint-Denis bénéficient de huit projets au total, Versailles n’en compte aucun malgré un des taux de ségrégation les plus élevés de France. Par ailleurs, dans les limites actuelles des politiques mises en place par le ministère de l’Éducation, seuls les établissements publics sont concernés par ces expériences. La fuite vers le privé semble constituer un écueil logique auquel il faut prévoir une réponse. Finalement, les tensions entre parents d’élèves concernés et enseignants constituent également un problème qu’il faudra traiter, tout comme le degré d’implication variable des autorités locales dans la mise en place de ces politiques.

Une grogne qui s’étend aux lycées

Alors que les réformes mises en avant par le ministère de l’Éducation touchent les collèges, les problèmes associés à la mixité sociale sont naturellement tout aussi présents dans les lycées français. Dans le contexte de l’élection présidentielle, que Najat Vallaud-Belkacem considère comme le moment idéal pour engager un débat de fond sur les réformes nécessaires au système scolaire français, la grogne se fait sentir dans plusieurs lycées. C’est notamment le cas du lycée Maurice Genevoix à Montrouge (92). En grève le 23 février dernier, les employés du lycée ont manifesté pour dénoncer les conditions de travail déplorables dans leur établissement. Dans un communiqué annonçant le déclenchement d’une grève reconductible à partir du 27 février dernier, ils annoncent une mobilisation « pour en finir avec un lycée surchargé et sans mixité sociale ». Les professeurs, ainsi que les élèves, réclament l’amélioration des conditions de travail dans un lycée « débordé de toutes parts » où règne une atmosphère délétère. Interrogée à ce sujet, une professeure qui souhaite demeurer anonyme affirme :

« Les conditions de travail sont en ce moment très compliquées, aussi bien pour les professeurs que pour les élèves, avec des effectifs d’environ 35 élèves par classe, notamment en seconde. L’hétérogénéité des niveaux demanderait un travail beaucoup plus individualisé, qui s’avère à ce jour presque impossible. Or, on nous a annoncé une augmentation d’effectifs pour l’année prochaine sans une augmentation des moyens. Nous demandons donc que les classes ne puissent pas accueillir plus de 30 élèves et que les moyens que nous avons soient maintenus, afin de pouvoir donner à nos élèves un enseignement digne de ce nom. »

Composé à forte proportion d’élèves considérés comme défavorisés, le lycée Maurice Genevoix bénéficierait évidemment de la mise en place de politiques favorisant une plus grande mixité sociale. Malheureusement, la corrélation entre le manque flagrant de moyens pour les enseignants et une localisation des lycées dans des zones « défavorisées » n’est plus à démontrer.

Loin de constituer la réforme de fond attendue tant par des observateurs comme Thomas Piketty que par les employés débordés des institutions scolaires françaises, les projets proposés par Najat Vallaud-Belkacem et le ministère de l’Éducation français ouvre la porte à un véritable débat public sur la question de la mixité sociale. Cette nécessaire discussion semble d’autant plus cruciale que la mixité sociale pourrait jouer un rôle de vecteur primordial dans la réduction des inégalités et ainsi favoriser une ascension sociale pour des élèves considérés comme « défavorisés ». Dans cette perspective, elle devient un formidable outil pour assurer la paix sociale.

1 http://piketty.blog.lemonde.fr/2016/08/31/le-gouvernement-souhaite-t-il-vraiment-la-mixite-sociale/

2 http://www.keepeek.com/Digital-Asset-Management/oecd/education/pisa-2015-results-volume-i_9789264266490-en#.WLV4_xAaGu5

3 Les élèves défavorisés sont ici définis comme les enfants d’ouvriers, de chômeurs ou d’inactifs.

A propos de l'auteur

Chef de pupitre Politique Française, Olivier est étudiant au doctorat en histoire à l'UQAM (Montréal) et à Sciences Po (Paris). Il réside à la Maison des étudiants canadiens.

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