Sur la planète Hollywood, 2017 fut l’année du #MeToo. Lancé par l’actrice américaine Alyssa Milano en octobre dernier au moment de l’affaire Weinstein, ce hashtag visait initialement à partager des témoignages de violences sexistes et/ou sexuelles majoritairement faites aux femmes dans l’industrie audiovisuelle aux Etats-Unis. Cependant, il prit très vite des proportions internationales et se propagea jusque dans les milieux politique, musical, scientifique et académique. En trois mois, on ne put passer à côté de l’effet Weinstein ; ainsi, USA Today considèrait même que 2017 pouvait être l’année pendant laquelle le harcèlement sexuel deviendrait de fait un motif de licenciement valable en entreprise, dans la mesure où les femmes décidaient à ce sujet de casser une culture du silence à grande échelle. Par Jade Pohren 

#MeToo fut utilisé par plus de 4,7 millions de personnes via 12 millions de posts sur les réseaux sociaux en seulement 24 heures. De nombreuses célébrités répondirent au tweet d’Alyssa Milano, à l’instar de Reese Witherspoon, Lady Gaga, Ellen DeGeneres, Björk ou Patricia Arquette. Si 2017 permit de faire un grand pas en faveur de l’égalité femmes-hommes dans l’industrie du cinéma, il ne doit s’agir que d’un premier pas. Si ce mouvement joue un rôle fondamental, il ne se réfère qu’à la partie émergée de l’iceberg. Alors que les films hollywoodiens construisent les valeurs de notre société sans commune mesure, il nous faut également considérer que leur grande majorité raconte les histoires qui nous forgent d’un point de vue exclusivement masculin. De fait, quelles résolutions 2018 pour Hollywood en faveur de la parité, devant et derrière la caméra ?

ENTRE RÊVE ET REALITE

Les histoires racontées à Hollywood construisent notre société

Dans son ouvrage Je voulais juste vivre (2015), Yeon-mi Park raconte son enfance en Corée du Nord et son évasion vers la Chine puis la Corée du Sud quelques années plus tard. Elle y explique comment elle se procura illégalement le DVD de Titanic sur le marché noir de la campagne de Pyongyang. Elle se confie sur la façon dont elle dut se cacher chez elle en face de son écran de télévision sous une couverture épaisse, volets fermés, pour le visionner sans prendre le risque d’être dénoncée pour non-
respect des règles du régime. Adolescente, grâce à cet acte de courage, elle découvrit enfin ce qu’étaient la liberté et l’amour, autre que pour le leader de son pays. Cette expérience fit certainement déjà naître en elle la volonté de dépasser les étroites frontières où elle fut jusqu’alors confinée.

Finalement, de la banlieue de Los Angeles à la campagne nord-coréenne, les histoires racontées à Hollywood construisent notre société. A travers ses fictions, nous faisons l’expérience de notre existence via des connexions émotionnelles spécifiques nous permettant d’apprendre sur nous- mêmes. Elles élaborent nos valeurs, constituent des leçons et préservent la mémoire de notre passé. Et cela de dépasser simplement le choix de nos hobbies ; la sortie de The Hunger Games en 2012 fit bondir le nombre d’inscrits aux clubs de tir à l’arc. Elles influencent également nos choix de carrières, de relations, de situation familiale, voire de croyances ! En 1975, la sortie des Dents de la Mer de Steven Spielberg renforça à tort notre peur du requin de façon exponentielle et rédhibitoire.

96% des films hollywoodiens sont réalisés par des hommes 

En septembre 2016, la docteure Stacy L. Smith publia une étude édifiante à l’Université de Californie du Sud. Entre 2007 et 2015, sur le top 100 des films à plus grand succès du box-office, 81% avaient été réalisés, produits ou écrits par des hommes et 96% avaient été réalisés par des hommes. Aussi, 99% de leurs musiques avaient été composées par des hommes. En 2016, The Guardian révéla que la 20th Century Fox et Paramount n’avaient prévu la sortie d’aucun film réalisé par des femmes jusqu’à 2018,
sur 47 films annoncés. Les derniers films réalisés par des femmes par ces deux studios sont respectivement Ramona and Beezus par Elizabeth Allen Rosenbaum en 2010 et Selma par Ava DuVernay en 2014.

Si le cinéma hollywoodien participe grandement à la construction de notre société, celui-ci produit donc en très grande majorité des histoires basées exclusivement sur le point de vue masculin. A ce propos, la critique de films britannique Laura Mulvey théorisa en 1975 le concept de male gaze, ou “regard masculin”, dans son essai Plaisir visuel et cinéma narratif. Il s’agissait pour elle d’analyser la façon dont les films était fondés par l’inconscient de la société patriarcale de par trois paramètres : la présence majoritaire des hommes derrière la caméra, la représentation biaisée des personnages dans les films du point de vue exclusivement masculin et la construction des films pour un spectacteur masculin, là où 52% des entrées cinéma furent vendues à des femmes en 2017.

#METOO JOUE UN ROLE FONDAMENTAL, MAIS NE SE REFERE QU’A LA PARTIE EMERGEE DE L’ICEBERG

Les femmes restent peu visibles à l’écran

Ainsi, ce regard masculin a un impact à l’écran. Rarement au centre de l’histoire, les femmes sont marginalisées, cantonnées à des rôles genrés donnant une importance à leur apparence physique et leur capacité de séduction. L’étude de Stacy L. Smith montre également que sur les 100 films à plus grand succès du box-office en 2015, 69% des personnages prononçant au moins un mot sont des hommes, et ce depuis 2007. Par ailleurs, 68% des personnages principaux et secondaires sont également des hommes. Aussi, les personnages féminins sont plus de trois fois plus montrés en tenue légère et qualifiés de “physiquement attirants” que les personnages masculins. Enfin, l’âge avançant, les personnages féminins tendent à apparaître de plus en plus vêtus et à être moins qualifiés d’”attirants”.

En tant que consommateur d’un film, le test de Bechdel est un bon exercice à réaliser pour s’en apercevoir simplement. Un film réussit le test s’il présente au moins deux femmes avec un nom, qui parlent ensemble, et d’autre chose que d’un homme. Aussi, les sous-représentation et sexualisation des femmes à l’écran participent chez les consommatrices à l’internalisation d’un idéal de maigreur, au développement d’insatisfactions corporelles et à une diminution de l’estime de soi dès le plus jeune âge. En effet, “si je le vois, je peux l’être”, voire “je dois l’être”. Pourtant, si le cinéma influence notre société et ses individus, la fiction, par définition, ne peut être la réalité.

Elles sont aussi très peu présentes derrière la caméra

A la sortie des Ecoles américaines, 50% des diplômés en cinéma sont des femmes. Pourtant, entre 2007 et 2015, elles ne représentent que 4% des réalisateurs et 1% des compositeurs de musique de films. Les femmes réalisatrices tendent à être associées à la création de courts-métrages et films indépendants plutôt qu’à celle de longs-métrages. Si elles représentent 12% des scénaristes et 22% des producteurs, elles ne sont culturellement pas perçues comme leaders ou réalisatrices et on considère toujours dans les moeurs qu’il est plus risqué de confier de l’argent à des femmes plutôt qu’à des hommes pour le montage financier d’un projet cinématographique.

A ce propos, Kathryn Bigelow, réalisatrice reconnue de Zero Dark Thirty (2012) et Detroit (2017), déclara que “s’il y a une résistance spécifique à l’encontre des femmes pour faire des films, [elle] choisit juste d’ignorer cet obstacle pour deux raisons : [elle] ne peut changer son genre, et refuse d’arrêter de faire des films.” Avec Susanna White (Nanny McPhee et le Big Bang, 2010), Angelina Jolie (Au Pays du Sang et du Miel, 2012) ou Jessie Nelson (Noël chez les Cooper, 2014) elle fait partie des seules 29 réalisatrices qui créèrent des longs-métrages entre 2007 et 2015, sur 800 films produits au total.

DÉCIDER DE CRÉER LE CHANGEMENT

Ajouter des femmes qui parlent dans les scripts

Si les inégalités femmes-hommes sont aujourd’hui la norme dans l’industrie hollywoodienne devant et derrière la caméra, les secousses de 2017 pourraient constituer l’opportunité du changement pour 2018. Et il ne s’agirait pas là que d’un choix humaniste, ou “féministe” … Hollywood est une industrie, et l’industrie, c’est le changement. Les entrepreneurs recherchent le changement car celui-ci crée des opportunités. Au regard d’une demande massive au sein et en dehors de l’industrie, le glissement vers l’égalité femmes-hommes à Hollywood semble être plus que jamais le grand chantier nécessaire de cette nouvelle année. Il suffit de le décider, car si le changement n’est pas toujours évident, il est parfois inévitable. Aujourd’hui, il impose de mettre en place des stratégies d’adaptation claires pour élargir le champ des possibles en cinéma sur les plans sociétal et économique.

On pourrait par exemple ajouter plusieurs personnages féminins dans les scripts de chaque film à grand potentiel d’entrées en leur accordant des rôles principaux et/ou secondaires et en les faisant prononcer au moins un mot. Au fil des mois, cette tactique mènerait à la parité d’ici quelques années et permettrait de révéler de nouveaux talents d’actrices sur le long-terme. A ce sujet, on pourrait également ajouter une clause d’égalité des cachets femmes-hommes dans les contrats d’acteurs. En 2017, avec 26 millions de dollars de revenu, Emma Stone fut l’actrice la mieux payée de la planète. Néanmoins, si son revenu avait été classé par rapport à ceux des acteurs, elle n’aurait été que quinzième sur la liste. Par comparaison, c’est avec un revenu de 68 millions de dollars que Mark Wahlberg arriva en tête de liste.

Regarder des films réalisés par des femmes

Il s’agit désormais pour Hollywood de se faire le reflet réaliste et inclusif de son public plutôt que d’imposer à celui-ci un point de vue genré biaisé et spécifique, à l’impact négatif sur la société dans son ensemble. Dans cette optique, on pourrait s’obliger en tant que consommateurs à aller voir des biopics sur des personnages féminins, significativement minoritaires, ou à visionner régulièrement des films réalisés par des femmes. Grâce aux crowdfundings ou réseaux sociaux par exemple, on pourrait encourager celles-ci à affronter tous les obstacles en faveur de la création de longs-métrages.

Dans l’Histoire des Academy Awards, seules quatre réalisatrices furent nominées dans la catégorie “Meilleur Réalisateur”. Aussi, seule Kathryn Bigelow fut récompensée. Il convient dorénavant de la part des grands studios d’instituer concrètement et publiquement des manoeuvres en faveur du changement. La reconnaissance du problème et de la nécessité de progrès ayant été catalysée par #MeToo, la prochaine étape réside par-dessus tout dans l’obligation d’un véritable engagement pour l’égalité femmes-hommes au cinéma. Le défi relève désormais de leur capacité à permettre aux femmes et aux hommes de se reconnaître à travers leurs fictions tels qu’ils sont plutôt que de les assujettir à ce qu’ils devraient être, au-delà des stéréotypes de genres.

 

 

Sources:

1 https://www.usatoday.com/story/money/2017/10/25/harvey-weinstein-effect-men-losing-their-jobs-and-reputations-
over-sexual-misconduct-charges-bu/796007001/

2 https://www.npr.org/2013/11/27/247379498/more-girls-target-archery-inspired-by-the-hunger-games
3 http://www.bbc.com/news/magazine-33049099
4 http://annenberg.usc.edu/sites/default/files/2017/04/10/MDSCI_Inequality_in_800_Films_FINAL.pdf
5 https://www.theguardian.com/film/2016/apr/21/hollywood-paramount-20th-century-fox-no-female-directors

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