En droit international humanitaire, la responsabilité d’un État peut être engagée devant la Cour internationale de justice (CIJ) pour la commission d’un fait internationalement illicite ayant causé un dommage envers un autre État. Une telle imputation peut lui être attribuée à travers le comportement de ses organes et forces armées. De manière souvent cumulative, la responsabilité de ces personnes privées sera jugée par la Cour pénale internationale (CPI). Le droit international général permet ainsi un cumul de responsabilité des États et de ses ressortissants pour des faits d’une extrême gravité. Parmi ces violations, l’Article 7 du Statut de la CPI défini le crime contre l’humanité comme un crime de droit commun commis « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile ». Ce texte vise, notamment, le meurtre, l’esclavage, les déportations, l’emprisonnement abusif ou encore la torture. Aujourd’hui, il est (presque) unanimement reconnu que la qualification de crime contre l’humanité attribuée au régime nazi par le Tribunal de Nuremberg, tribunal ad hoc créé spécialement pour juger les barbaries de l’Holocauste, était largement justifiée. Il en va différemment pour l’appellation de la colonisation algérienne par la France au XIXe siècle ; surtout lorsqu’un tel titre lui est décerné par un trentenaire candidat à la prochaine élection présidentielle française.

Lors d’une interview sur une chaîne télévisée algérienne le 15 février dernier, Emmanuel Macron a senti le besoin de partager sa vision de la colonisation française en Algérie. « C’est un crime contre l’humanité » qui « fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes », a-t-il déclaré. À l’heure où leur légitimité politique est affaiblie par le pouvoir judiciaire, les candidats de droite et d’extrême droite ont immédiatement réagi à l’opinion critique du jeune « socialiste ». Sur Twitter, François Fillon s’est montré catégorique, concluant que « cette repentance permanente [était] indigne d’un candidat à la présidence de la République ». Indigne ? Sans qu’il soit nécessaire de relever que François Fillon est présentement mal placé pour se prononcer sur la notion de dignité, la déclaration d’Emmanuel Macron est donc perçue comme une trahison envers le pays qu’il souhaite diriger. Gérald Darmanin, lui, toujours sur les réseaux sociaux, a fait preuve d’un reproche plus subtil en comparant cette repentance à un crachat sur la tombe des Français « morts pour une France qu’ils aimaient ».

Justement, la qualification opérée par l’ancien banquier va au-delà d’une simple stratégie politique. L’on comprend aisément qu’en appelant la France à s’excuser auprès de l’ancienne colonie, le candidat ciblait notamment le vote des Français d’origine algérienne. Comment a-t-il pu manquer de prévoir la réaction des combattants de la guerre d’Algérie ou de leurs descendants ? Il était évident que ces compatriotes se sentiraient directement visés par ses propos, tant la plupart ont défendu les anciennes valeurs de leur pays avec courage et conviction. Peut-être Emmanuel Macron avait-il envisagé cette situation, la prise de partie inverse lui paraissant cependant plus honorable ? Quel que fût son raisonnement, il s’est avéré maladroit et dangereux pour sa campagne. En effet, bien que sa popularité soit en hausse, sa jeunesse et son manque d’expérience lui sont aussi reprochés par une population plus expérimentée. Sa déclaration de février dernier s’est donc rapidement dissoute en grain à moudre pour ces citoyens qui, contrairement à cet « amateur » né 15 ans après la fin de la guerre d’Algérie, ont vécu le contexte socio-politique de la fin des années 1950. De tels reproches ont notamment été formulés par l’association Le cercle algérianiste, basée à Perpignan, et qui a porté plainte contre le candidat pour injure.

« Mes propos n’étaient en rien destinés aux anciens combattants ». Quelques heures seulement après les réactions offusquées de certains auditeurs, Emmanuel Macron a diffusé une vidéo clarifiant ses propos. Il ne s’agissait pas d’excuses ; le fondateur d’En Marche ! assume pleinement sa vision du passé colonial français. Pour résumer les explications du candidat, il ne s’agissait pas d’une critique des citoyens ayant représenté la France sur les champs de bataille, mais uniquement « de l’État français »… Rassurés ? À la lumière des définitions du droit international, les tranchées sont minces entre les crimes contre l’humanité réalisés par l’État et ceux de ses ressortissants. Inversement, si une personne privée souhaite dénoncer les dommages qu’elle a subit pour les actes illicites d’un État étranger, elle doit nécessairement être représentée par la voix de son État. Les propos du candidat ne visaient certainement pas les soldats eux-mêmes ; mais en remettant en cause le passé de son pays, Emmanuel Macron y a inclus ses pairs et ses pères.

Dans cette même vidéo, le candidat de gauche-droite-gauche proclame qu’afin d’avancer, il est nécessaire de « laisser le passé passer ». Pour cela, il serait essentiel de « construire de nouvelles relations » avec les Algériens, dont les déracinements du XIXe siècle sont encore source de souffrances. Ainsi, Emmanuel Macron en est convaincu : le peuple d’Algérie entretient une rancœur envers les Français. À l’écoute de cette affirmation, un impératif bien connu des étudiants nous vient en mémoire : « Citez vos sources ! ». Car quid des Français d’origine algérienne qui se sentent éminemment proches de leur pays d’ « accueil » ? Quid des jeunes Algériens d’aujourd’hui, représentés par l’un d’eux le mois dernier à la radio française, qui envisagent de partir en France pour étendre leurs opportunités professionnelles ? La rancœur a dû régner, et on le comprend aisément, mais est-elle encore d’actualité ? Combien de Français éprouvent-ils encore une colère quotidienne pour la perte de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand en 1871 ? Peut-être certains Algériens la ressentent-ils encore ; mais il est très critiquable qu’un politique transforme de tels sentiments en une généralité, et qui plus est pour dénoncer son propre pays.

En cherchant à faire le deuil du passé, Emmanuel Macron a donc jeté de l’huile sur un feu assoupi. L’écrivain (prix Goncourt en 2015) et philosophe algérien Kamel Daoud s’est récemment prononcé sur la déclaration susvisée. Pour lui, la France doit « faire œuvre positive dans le présent, au lieu de chercher combien elle a fait de routes en Algérie par le passé ». L’Algérie est fatiguée de cette « exploitation du fonds de commerce de la guerre de libération » de son pays.1 Il est en effet plus facile de dépoussiérer des archives que de réécrire l’histoire, mais à l’aune des présidentielles de mai 2017, les Français comme les Algériens attendent pourtant une telle initiative du prochain chef de l’État. Le tant attendu programme de campagne d’Emmanuel Macron (paru 53 jours avant les élections) nous éclairera peut-être enfin sur ses ambitions de marche vers l’avenir.

Par Clara Cassan

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