En cette époque troublée par la remontée de l’extrême-droite dans le monde entier, le besoin de statistiques complètes et vérifiées pour nourrir le débat public est plus grand que jamais. Les statistiques ethniques et religieuses ont prouvé leur poids en tant qu’instrument critique face à la vision “alternative” de la vérité en Amérique du Président Trump. En France, il reste illégal de procéder à la collecte des statistiques qui permettraient d’opposer efficacement la rhétorique divisive menée par l’extrême droite. Depuis 1978, au nom du principe républicain d’égalité, la classe politique s’est refusée la possibilité de recueillir des informations essentielles à la formulation de politiques publiques efficaces. En 2017, ce statu quo d’ignorance institutionnalisée accommode, ou du moins empêche de restreindre efficacement, la marginalisation des minorités ethniques et religieuses par le Front National.

D’où viennent « alternative facts » ?

Alors que le hashtag « #alternativefacts » connaît une popularité croissante sur les réseaux sociaux, souvent en tant que critique de la vision tordue de la réalité véhiculée par la Maison Blanche, il est à rappeler que ces termes à connotation orwellienne ont été utilisés pour la première fois par la conseillère de Trump, Kellyanne Conway. Tout commença quand le porte-parole officiel Sean Spicer déclara faussement que l’inauguration de Trump avait donné lieu « à la plus grande foule à avoir assisté à une inauguration – point à la ligne ». Quelques jours plus tard, en entrevue face au journaliste Chuck Todd de la chaîne NBC, la conseillère Conway fut confrontée à un barrage de faits vérifiés disant le contraire au sujet du rassemblement, et fut obligée d’inventer un nouveau terme pour décrire les mensonges de son collègue, « alternative facts », soit une « vérité alternative ». La réponse de Todd fut confidente et non-équivoque : « Écoutez bien, les faits alternatifs ne sont pas des faits, ce sont des mensonges. »

Dès ce moment, les réseaux sociaux se sont enflammés. Témoin des réactions de mes compatriotes depuis ma petite chambre parisienne, je me sentis à la fois alertée et confortée ; alertée par une contorsion linguistique à outrecuidance, et confortée par une certitude – même dans les États-Unis sous Trump, je pensai, la vérité existe toujours et elle reste importante.

Qu’est-ce qui rend alternatifs les faits alternatifs

La préférence du président pour la diffusion de fausses informations fut rendue claire longtemps avant le début de son mandat. Et ces mensonges n’ont pas tous été aussi inoffensifs qu’une surévaluation ridicule de la taille d’un rassemblement public. Par exemple, en novembre 2015, dans les premiers jours de sa campagne électorale, Trump publia un tweet comprenant une série de fausses statistiques criminelles, notamment : « BLACKS KILLED BY WHITES ~~ 2% », « WHITES KILLED BY WHITES ~~ 16% », et « WHITES KILLED BY BLACKS ~~ 97% ». Les vrais chiffres sont plutôt respectivement 8%, 82% et 15%, tirés du registre de 2014 du Federal Bureau of Investigation (FBI).

Les données du FBI supportent une réalité observée depuis plusieurs décennies aux États-Unis – les victimes de meurtre, blanches ou noires, sont systématiquement tuées par des gens de leur propre groupe ethnique. Les chiffres présentés par le tweet de Trump ne font pas que nier cette réalité, mais opèrent une folle distinction en multipliant la proportion de blancs tués par des noirs par 5.4. De l’autre côté, la proportion de noirs tués par des blancs est coupée en quatre. En exagérant la menace de violence de noirs envers des blancs et en sous-estimant la violence réciproque de blancs envers des noirs, le tweet de Trump encourage un ressentiment mal-fondé de peur et de victimisation chez les blancs et renie le même ressentiment chez la communauté noire.

Qu’est-ce qui me donne donc espoir au milieu de cette obscurité? Quel est l’élément clé qui permet de qualifier certains faits d’alternatifs? L’existence de faits réels. Autrement dit, des faits vérifiables et standardisés, recueillies par des institutions professionnelles en suivant une méthodologie stricte. Ultimement, l’étiquette « alternative » n’aurait aucun sens si on ne la comparait pas à un standard fermement établi. Lorsqu’il n’y a pas de tel standard, il n’y a que des affirmations lancées dans un espace vide- vide qui ne peut que privilégier la voix la plus forte.

Imaginez un moment si le FBI n’avait pas accès aux statistiques ethniques lorsqu’ils compilaient les données nationales sur les meurtres. Si c’était le cas, nous n’aurions aucune manière de connaitre la proportion de meurtre commis par des noirs à l’égard de blancs, et vice-versa. Sans données précises pour chaque catégorie ethnique, il n’y aurait donc aucune manière d’estimer le degré d’erreur des chiffres présentés par Trump. Certes, nous ne voudrions pas y croire et nous serions quand même frustrés par ces chiffres, mais nous n’aurions ni la crédibilité ni la certitude de dénoncer ces chiffres, puisque nous ne pourrions pas offrir des données plus fiables prouvant le contraire. De quelle information disposerait nos militants antiracistes, nos politiciens, et nos médias ? En d’autres mots, que feraient les Français dans un cas pareil ?

 

« Alternative facts » à la française

 

D’après Georges Tin, co-fondateur du Conseil Représentatifs des Associations Noires, « personne en France ne peut dire combien de noirs vivent dans ce pays », et encore moins le nombre d’entre eux qui sont tués chaque année et par qui. En effet, depuis 1978, la loi française interdit expressément la collecte de statistiques sur l’origine ethnique et la religion. À l’opposé, plusieurs autres pays multiculturels dans le monde – dont les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni – collectent couramment ces statistiques dans les recensements officiels du gouvernement. Au plus simple niveau d’analyse, ces informations permettent aux gouvernements de mieux comprendre la composition ethnique de leurs pays. Ainsi, il m’est possible de vous dire que 13.3% des Américains s’identifient comme noirs, 5.6% comme asiatiques, 17.6% comme hispanique, etc., tandis qu’une telle décomposition est encore impossible en France.

 

Les promoteurs de cette politique d’aveuglement de longue date argumentent que la collecte de statistiques ethniques pourrait cristalliser les différences déjà perçues et exposer les minorités à une plus grande stigmatisation. De l’autre côté, plusieurs critiques, dont l’ancien directeur de l’Institut National d’Études Démographiques (INED) François Héran, soulèvent que nous devons disposer de plus d’information pour bien combattre les préjugés, pas moins. Les Nations Unies et l’Union européenne sont du même avis ; ces deux institutions ont dénoncé le manque d’une « vraie volonté politique » pour adresser le racisme, et ont spécifiquement demandé aux autorités françaises de « poursuivre des efforts visant à mettre en place un système complet cohérent de collecte des données permettant…de déterminer l’ampleur des manifestations du racisme et de la discrimination raciale directe et indirecte ». Tandis que les défenseurs du statu quo disent qu’une telle initiative serait redondante puisque la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) accorde déjà une exemption légale à certains groupes de recherche, au cas par cas, ces études sont limitées en échelle et doivent remplir des critères très restreints. De plus, comme le mentionne l’actuel directeur de l’INED Patrick Simon, « l’interdiction de principe a réussi à imposer l’idée que vouloir mesurer les conséquences de l’origine ethnique dans une étude est sulfureux », ce qui créé un environnement d’autocensure et d’évitement des enjeux liés à l’origine ethnique chez les chercheurs français.

 

Le manque de statistiques fiables qui résulte de cette pratique est particulièrement inquiétant étant donné les actuelles chances d’élection de Marine Le Pen aux présidentielles de 2017. Qu’on croie ou non en ses chances de remporter ce printemps, il est indéniable que la voix de la leader du Front National résonne fort en France. Et alors que sa rhétorique est plus raffinée que celle de son homologue outre-mer, il a été démontré qu’elle partage son indifférence pour la vérité lorsque celle-ci ne se plie pas à ses intérêts. Dans une récente apparition à l’Émission Politique de RTL, Le Pen a émis une suite de déclaration erronées, dont celle que l’acquisition de la citoyenneté par le mariage était automatique. Ceci est faux, la naturalisation requière quatre ans de mariage, un séjour régulier dans le pays et une compétence langagière forte.

 

Comme ce l’est avec Trump, les plus petits mensonges de Le Pen sont habituellement facilement vérifiables et n’offrent qu’un avant-goût des faussetés qu’elle est prête à diffuser pour attiser le sentiment de peur des minorités ethniques et de l’Islam radical chez son électorat. Pendant plusieurs années, elle a jeté l’huile sur le feu de l’islamophobie française, allant même à comparer les musulmans priant dans la rue à une armée d’occupants, « sans armures et sans soldats mais une occupation tout de même ». Ce ne fut pas une surprise lorsqu’en 2015, suite à la fusillade de Charlie Hebdo, Le Pen a profité de l’anxiété générale pour rallier des supports pour sa plateforme anti-Islam et anti-immigration. Dans un parallèle frappant avec les tweets de Trump sur le meurtre et l’origine ethnique, elle a vivement critiqué la montée du fondamentalisme islamique en France tout en niant l’existence d’un sentiment anti-Islam au pays – « Il n’y a pas d’actes islamophobes, pas plus que des actes à l’encontre de femmes ou de petites personnes ».

 

Cela va à l’encontre de ce que prétend le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), qui rapporte que l’attentat fortement médiatisé contre Charlie Hebdo fut suivi par une vague massive d’actions islamophobes, avec une croissance recensée de 70% par rapport à l’année précédente. Puisque la collecte d’informations sur la religion est interdite par la loi, le CCIF n’a pu que collecter les données pertinentes en profitant du régime d’exception de la CNIL. Tandis que leurs trouvailles ont aidé à relever le débat autour de la terreur et l’Islam en France, la légitimité de leur organisation et la validité de leurs statistiques ont souvent été remises en questions, alors que les sceptiques remettent en question leur méthodologie et leur objectivité. Ainsi, même lorsque des centres de recherche obtiennent le rare permission de collecter des statistiques ethniques pour un but d’intérêt public, ils manquent de ressources et de réputation pour réussir à orienter le débat public. En l’absence de statistiques gouvernementales, nous sommes laissés à choisir notre propre vérité parmi des affirmations généralisantes et la controverse qui les entoure. Et au sein de l’espace vide, dénué de standard reconnu, même les « faits alternatifs » les plus douteux pourraient tenter de devenir « vérité ».

 

Par Sarah Batbold

Traduit de l’anglais par Alexandre Thibault