Hommage à Pierre Bergé et réflexion sur le mécénat artistique. Par Antoine Bony.

Le 8 septembre 2017. Pierre Bergé décède à Saint-Rémy-de-Provence à l’âge de 85 ans. Cet homme a toujours été une source d’inspiration, et à l’annonce de sa mort je me suis demandé pourquoi. Pourquoi un homme dont je ne connaissais pas grand chose avait-il suscité mon admiration ?

 

© Matthieu Riegler, CC-BY

Peut-être parce qu’il incarne l’assurance, le risque, la recherche du beau, l’aide, l’espoir, l’envie, la fierté – ou plus simplement, parce qu’il incarne le mécénat, synthèse de tous ces qualificatifs. Pour beaucoup, Pierre Bergé est la quintessence même du mécénat, de par la multiplicité de ses intérêts et de ses activités. En effet, au-delà de son statut d’homme d’affaires, il a également entretenu une grande intimité avec des personnalités artistiques variées tels que Bernard Buffet ou Yves Saint Laurent. C’était également un homme engagé, notamment en faveur de la cause homosexuelle et dans la lutte contre le sida. Enfin, il s’est investi dans des publications journalistiques allant du journal Le Monde au magazine Têtu.

 

Cet événement tragique est l’occasion de se pencher sur le rôle du mécénat dans le monde de l’art mais aussi dans la vie de tous les jours. L’action de financer certains artistes, institutions ou causes, à travers des particuliers, entreprises ou fondations, est présente dans nos sociétés depuis de nombreuses années. Avant même que les artisans ne soient reconnus artistes, l’humain a développé cette envie de commander. L’exemple typique de ceci serait la chapelle Scrovegni de Padoue, commandée par le riche marchand Enrico Scrovegni à Giotto au XIVe siècle. Cette action fut certes commandée par l’envie du commanditaire d’exhiber sa richesse, mais elle permit néanmoins de créer un chef-d’œuvre de l’histoire de l’art. D’autres marchands influents devinrent mécènes des arts. Les Médicis apportèrent la plus grande richesse artistique dans la République florentine, en permettant la création de chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art grâce à leur support pour des génies tels que Michel-Ange. Ainsi, pendant longtemps, l’art fut un outil politique et un signe de pouvoir. Qu’en est-il aujourd’hui, et plus particulièrement, comment le rôle du mécénat a-t-il évolué ?

 

Premièrement, le mécénat agit comme agent de sauvegarde de notre patrimoine universel. Les mécènes remplacent-ils l’État dans son rôle de promoteur et de sauvegarde du patrimoine artistique ? Dans une certaine mesure. Quand nous savons que le budget du Louvre pour acquérir des œuvres d’art n’est que de 20 millions d’euros par an, cela semble dérisoire pour une institution mondialement connue pour ses réserves artistiques. L’État n’a pas les moyens de faire concurrence aux prix faramineux que peuvent avancer certains particuliers. Prenons comme exemple LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton) et sa fondation éponyme. La passion pour l’art de Bernard Arnault, qui n’est sûrement pas dénuée un certain intérêt financier, a permis de réunir une collection importante d’œuvres d’artistes contemporains dont Basquiat, l’un des préférés d’Arnault. En effet, la loi française permet une déduction fiscale des impôts d’une société à hauteur de 40 % du prix de l’œuvre achetée si elle est exposée en public. Donc bien que l’ouverture de la fondation soit l’aboutissement de la collection d’œuvres par la compagnie de Bernard Arnault et qu’il s’agit certes d’un acte généreux, il ne faut pas oublier que derrière cela il y a également une stratégie de marketing et des avantages fiscaux. Récemment, la fondation a suscité l’intérêt mondial des amateurs d’art avec la collection Chtchoukine. Celle-ci fut la propriété d’un industriel russe, divisée par Staline sur plusieurs collections de musées russes. Cette exposition, organisée par la Fondation Louis Vuitton, a vu pour la première fois toutes ces œuvres réunies depuis leur séparation.

Ensuite, les fondations d’entreprises, qu’elles naissent d’une volonté d’aider les arts ou de soigner son image publique (voire les deux), permettent de soutenir l’art contemporain émergent. Chaque entreprise accorde un budget à la fondation pour le support et l’achat d’œuvres. Elles sont nombreuses à naître : Fondation Cartier, Fondation Hermès, Pinault Collection, Fondation Lafayette. De plus, une compétition s’est installée entre grandes fortunes pour acquérir les pièces les plus rares qui passent sur le marché. L’État est de nouveau pris au milieu de grandes fortunes qui se battent à coups de millions pour pouvoir s’offrir les plus grands chefs-d’œuvres. En soi, l’art est toujours utilisé pour servir une image publique tel que l’ont fait les riches marchands de la Renaissance.

Enfin, il est important de faire une distinction entre vrais collectionneurs et « imposteurs ». Depuis que la financiarisation a envahi le marché de l’art — entretenant la spéculation au détriment des artistes et des œuvres —, cet univers a perdu un peu de son attrait transcendant pour un intérêt financier. L’année passée, deux expositions à Paris furent consacrées à des collections de riches personnalités : la collection Bridgestone au musée de l’Orangerie et la collection Marc Ladreit de Lacharrière au Musée du Quai Branly. La question qui se pose est la suivante : qu’est-ce qu’une bonne collection, et surtout, qu’est-ce qu’un bon collectionneur ? Il y a en effet une différence entre acheter en tant que personne (en prenant des risques) et payer un consultant en art pour faire des investissements sur des valeurs quasi sûres. Par valeurs quasi sûres, j’entends à la fois une oeuvre ayant une valeur monétaire mais aussi une valeur de “bon art”, c’est-à-dire considérée comme occupant une place d’importance dans l’histoire de l’art.

En conclusion, le mécénat se veut être une action positive sur le monde de l’art mais cela peut mener à des conséquences néfastes comme la privatisation de la culture ou l’impossibilité des États d’acquérir des œuvres d’intérêt public à cause des grandes fortunes ayant plus de moyens. Cependant, tout n’est pas blanc ou noir. Certes, l’art est une forme de spéculation — et dans ce cas l’âme originale d’une œuvre est reléguée au second plan — mais la majorité des mécènes restent des passionnés d’art qui portent plus d’attention à l’intérêt artistique d’une œuvre, tel Pierre Bergé.

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