« Trudeau, c’est un Sarkozy mais en prétendument de gauche : de beaux discours, de grandes espérances, mais des politiques illisibles qui au final seront décevantes. »

par Rodrigue Turgeon

 

Populiste

Cette fiche réprobatrice, Guillaume Rousseau l’appuie sur une myriade d’exemples. L’entrevue franchit à peine son prélude que le Professeur de droit constitutionnel à l’université de Sherbrooke au Québec s’embrase : « Quelqu’un qui ne mise que sur l’image en appelle au plus bas dénominateur commun : les gens ne cherchent plus à s’intéresser au fond. »

Mais cela rapporte, et à commencer dans son propre bassin électoral. Après un peu plus d’un an aux commandes, 65 % des Canadiennes et des Canadiens disent en effet approuver sa gestion personnelle du gouvernement. De par le globe, l’aura envoûtante qui émane désormais d’Ottawa ne semble connaître ni frontières ni évanescence.

Il faut souligner qu’en matière de gestion gouvernementale des relations publiques, c’est d’une véritable transfiguration qu’il est question lorsque l’on évoque la passation du flambeau des mains de l’austère conservateur Stephen Harper à celles de l’enjôleur libéral Justin Trudeau.

Ce recours à outrance au culte du reflet prend racine, selon Guillaume Rousseau, également titulaire d’un doctorat en droit de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, sur l’utilisation systématique de « la réponse gentille et politiquement correcte ».

Double discours

Le danger dans la multiplication des prêches rassembleuses repose dans l’inévitable création d’antilogies. N’échappant pas à cette fatalité, les belles paroles du 23e Premier ministre du Canada ont conduit à la mise en place du TrudeauMètre, une plateforme web qui poursuit la mission d’évaluer le rendement du gouvernement sur chacune de ses 223 promesses électorales. Au moment de rédiger ces lignes, 28 d’entre elles avaient déjà été brisées contre à peine neuf de plus de réalisées en 402 jours de mandat.

Pour Guillaume Rousseau, la plus illustre et révoltante démonstration de double discours demeure la question environnementale. « D’autant plus que c’était prévisible », déplore-t-il, citant en exemple ses prédécesseurs du camp des rouges qui avaient à l’époque signé le Protocole de Kyoto la main sur le cœur tout en ne faisant rien de concret pour l’honorer.

Poursuivant dans cette voie, les cibles du gouvernement Trudeau, à toutes fins identiques à celles du gouvernement conservateur précédent, sont tout simplement insuffisantes pour rencontrer les objectifs de la Convention de Paris, comme l’ont soulevé les partis de l’opposition à la Chambre des communes. Un bilan environnemental qui s’annonce « aussi catastrophique que celui d’Harper, mais avec en plus l’hypocrisie de faire semblant qu’il s’en soucie pour vrai », laisse tomber, cinglant, Rousseau.

« La différence entre l’image et le résultat est tellement importante que ç’a en est scandaleux », complète-t-il.

Emery Hartley, étudiant en Ressources renouvelables et naturelles à l’Université McGill.

L’ami écolo des pétrolières

Emery Hartley, étudiant en Ressources renouvelables et naturelles à l’université McGill, a quant à lui choisi de prendre d’assaut les rues de Montréal. Le regroupement citoyen auquel il prend part dénonce avec ferveur la récente approbation par Justin Trudeau de deux projets de construction d’oléoducs visant à exporter massivement le pétrole de l’Alberta produit à partir des sables bitumineux de cette province au prix écologique d’un processus d’extraction et de raffinement des plus polluants. 

« Trudeau est arrivé à la conférence de Paris en disant de belles choses, il semblait vouloir prendre des décisions basées sur la science », se rappelle-t-il, amer. Désabusé, l’étudiant se dit constater que les politiques fédérales en matière environnementale sont à de nombreux égards similaires à celles du gouvernement précédent. « On ne parle certainement pas de la révolution politique qu’on nous avait promise et qu’il nous faudrait ».

Sans pour autant verser dans le radicalisme, le jeune homme natif de Victoria dans la province de la Colombie-Britannique qui borde le littoral de l’océan Pacifique affirme que ses compatriotes « sont prêts à se mobiliser et à réagir de manière très poussée contre les oléoducs », allant jusqu’à évoquer la possibilité d’éventuelles luttes physiques. Cette province est en effet le berceau d’un combat acharné contre l’exportation pétrolière mené conjointement entre les communautés des Premières Nations, les groupes écologistes et environnementalistes ainsi que plusieurs municipalités. Des élections provinciales sont attendues en mai 2017 et les deux partis de l’opposition s’opposent au controversé oléoduc Kinder Morgan tout juste approuvé par Justin Trudeau. « C’est très possible qu’on va voir un changement de gouvernement en Colombie-Britannique », analyse Emery Hartley.

Jamie Nicholls prononce un discours lors d’un rassemblement citoyen tenu au Square Phillips à Montréal le 3 décembre 2016 visant à dénoncer l’approbation par le premier ministre Justin Trudeau de deux projets de construction d’oléoducs dans l’Ouest canadien.

La gauche, mais quelle gauche?

Au chapitre des réalisations du Premier ministre Justin Trudeau, on ne peut passer sous silence la mise en place rapide du très attendu comité de nomination pour les fonctions de sénateur et de juge à la Cour suprême qui soit non partisan et dont les membres sont nommés au mérite. D’autre part, la création du Conseil consultatif jeunesse du Premier ministre, un comité formé de jeunes âgés de 16 à 24 ans, a fait l’objet de moult éloges à travers la contrée.

Il n’en demeure pas moins que c’est assurément la formation d’un cabinet ministériel paritaire — non seulement hommes/femmes mais également multiethnique — qui a le plus retenu l’attention du public, tant sur la scène nationale qu’internationale.

Nicolas Proulx, étudiant en maîtrise de philosophie politique et de multiculturalisme à l’université de Sherbrooke, appelle à la vigilance devant cette autre démonstration du « monopole de la bonté ». Un problème majeur avec la « gauche des valeurs » selon lui, c’est qu’elle ne rime pas pour autant avec « gauche économique ».

De Harper à Trudeau, « c’est la même vision incapable de concevoir la politique autrement que ce à quoi le modèle anglo-saxon nous a habitué : le libéralisme centré sur l’individu ». Pour Nicolas Proulx, la gauche des valeurs de Justin Trudeau conduit ultimement vers l’absence d’investissement personnel dans un mouvement plus grand que l’individualisme. À son avis, le républicanisme, un modèle bien présent en Europe mais quasi-inexistant en Amérique du Nord, est devenue depuis la chute du mur de Berlin « la seule réponse valable pour s’opposer au libéralisme, sans que l’on tombe dans le populisme et la démagogie d’extrême droite ».

Dans ce contexte, le professeur Rousseau incite la population à davantage de circonspection. « Si les journalistes ne sont pas vigilants, ça va prendre trop de temps avant qu’on se rende compte que ce n’étaient que des écrans de fumés ». Ou, comme le qualifierait plutôt Nicolas Proulx, « du pur populisme d’extrême gauche ».

 

La méfiance gagne l’aile jeunesse

Cette succession de promesses bafouées et d’initiatives pro-pipelines n’a pas manqué de rafraîchir les ardeurs de certains membres de la jeune classe électorale canadienne. Nicolas Désilets-Laforge, étudiant de 21 ans à l’université de Sherbrooke, avoue avoir été emporté par le vent d’optimisme balayant les « voies ensoleillées » annoncées par Trudeau au moment de son élection en octobre 2015. Celui-ci entretient depuis quelques temps d’« énormes réserves » envers le cabinet libéral.

À quelques jours de sa première réunion au sein du Conseil consultatif jeunesse de la ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, portant sur le thème de l’environnement, cet étudiant qui se préoccupe énormément de l’avenir de la planète attendait encore la communication de l’ordre du jour de la séance. « Comment s’attendent-ils à recevoir des opinions bien construites de notre part si l’on ne nous donne même pas l’opportunité de se préparer adéquatement ? Est-ce seulement pour s’attirer du capital politique ? », questionne-t-il, coup sur coup.

 

Kanata qui signifie village

« Mes amis, nous avons battu la peur avec l’espoir. Nous avons battu le cynisme avec le travail acharné. » Ces mots prononcés par Justin Trudeau lors du discours de sa victoire électorale, lorsque répétés près de 14 mois plus tard, parviennent à l’aire auditive de la conscience sociale, déformés par une touche d’ironie qui semble vouloir s’intensifier.

C’est du moins ce qu’entend dénoncer Jamie Nicholls au centre de l’attroupement d’Emery Hartley et de ses quelques 150 camarades, au centre-ville de Montréal. Candidat malheureux aux dernières élections fédérales et ex-député de « l’autre parti politique de gauche » à Ottawa, le Nouveau Parti démocratique, il se veut clair : en trahissant les progressistes qui croyaient à leur volonté de changement, « ils n’ont fait qu’alimenter le cynisme du peuple ».

Éternel optimiste, il conclut son allocution en invitant son auditoire à s’inspirer de l’essence même du nom du pays.

« En huron-iroquois, le mot « kanata » signifie village. Il faut commencer à agir en conséquence. Un village ne fonctionne seulement lorsque l’on travaille ensemble, lorsqu’il y a de l’espoir, certainement pas lorsqu’il y a de la violence. Et c’est évident que ça peut devenir difficile, car nous avons beaucoup de colère. Mais si nous sommes forts, nous ne sommes pas agressifs. C’est en dénonçant sans retenue et sans violence que nous pourrons réellement changer ce pays. »

 

Crédit photo : Rodrigue Turgeon

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