Revenons sur ce qu’il s’est passé ces deux dernières années en Catalogne pour comprendre la situation conflictuelle et le blocage politique actuel où le « oui » à l’indépendance s’est situé à presque 50 %. Par Aldo Rubert

 


 

Après le 9 novembre 2014, jour du référendum appelé finalement « Procés Participatiu » pour connaître l’opinion des Catalans sur le sujet de l’indépendance de la Catalogne, le 27 septembre 2015 se tiennent en Catalogne des élections considérées par les partis indépendantistes comme « plébiscitaires ». Junts pel Sí (les partis indépendantistes CiU et ERC se présentent ensemble) et la CUP (parti indépendantiste et anticapitaliste) déclarent qu’il s’agit du vrai référendum qui a été interdit et que la possibilité d’une déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) dépendra des résultats. Junts pel Sí gagne les élections et ont avec la CUP une majorité absolue indépendantiste, mais pas au nombre de votes. Ciutadans, parti radicalement contre l’indépendance, se situe comme la principale force de l’opposition. L’indépendance est promise en 18 mois et Puigdemont est investi président.

Le 7 septembre 2017, le Govern catalan revient sur un référendum qui serait « définitif » et le fixe pour le 1er octobre, après avoir approuvé une loi sur la tenue du référendum dans laquelle la moitié de l’opposition n’a pas participé et où des avocats de la chambre ont dénoncé des irrégularités par rapport aux lois catalanes et espagnoles.

Le 20 septembre, la police nationale inspecte 50 sièges de la Generalitat, qui préparait le référendum déclaré comme illégal par la Cour constitutionnelle, et 14 membres du gouvernement sont arrêtés. Pour l’opération Anubis (opération policière contre le référendum), ils requièrent plus de 10 millions de bulletins de vote. Elle fut accompagnée d’une convocation de l’indépendantisme pour manifester autour des bâtiments où agissaient les forces de sécurité. Le 21 septembre la Chambre des députés admet avoir accrédité l’existence d’une police politique créée par le Ministère de l’Intérieur du PP (Parti Populaire) pour créer de fausses preuves et rapports contre ses adversaires politiques, indépendantistes catalans en particulier.

Le 1er octobre 2017 est célébré le référendum considéré comme inconstitutionnel. Le référendum a le soutien des partis indépendantistes mais il est auto-organisé et défendu par des associations civiles comme les Comités de Defensa del Referendum et par des familles entières qui décident d’occuper les écoles où les votes se feront. Le Ministère de l’Intérieur du Gouvernement de Rajoy commande à la police nationale et la Guardia Civil d’empêcher les votes, ce qui se révèle évidemment impossible. Ils mènent de nombreuses charges policières contre des votants, choquant la communauté internationale. La Conselleria de Sanitat (le gouvernement) chiffre le nombre de blessés à 1 066. Le résultat s’établira à 90,18 % de oui avec une participation de 2 286 217 personnes (43 % du recensement).

Le 16 octobre 2017, « Les Jordis » sont envoyés en prison. Jordi Sànchez, président de l’ANC (Assemblée Nationale Catalane) , et Jordi Cuixart, leader de Òmnium Cultural (toutes les deux des organisations civiles indépendantistes), sont accusés de délit de sédition pour avoir incité les manifestations à l’encontre de l’opérationnel policier du 20 septembre. Ils seront considérés comme des prisonniers politiques par l’indépendantisme.

Le 27 octobre de 2017, Junts pel Sí, avec le soutien de la CUP, déclare de manière unilatérale l’indépendance (qui sera symbolique) de la Catalogne. Ensuite, le Gouvernement espagnol, avec le soutien de Ciudadanos et le PSOE, applique l’article 155 de la Constitution. Le Gouvernement central dissout le Parlement, et destitue le Gouvernement de la Generalitat en convoquant des élections pour le 21 décembre 2017. Puigdemont se réfugie à Bruxelles le 30 octobre pour éviter son incarcération avec quatre conseillers (ministres du gouvernement autonomique) du Govern. Le 2 novembre 2017, le Vice-président de la Generalitat, Oriol Junqueras et sept conseillers entrent en prison préventive, jugés pour des délits de rébellion, sédition et malversation, en relation à la Déclaration d’indépendance.

Le 21 décembre voit la plus grande des participations avec plus de 80 % de votants. La force politique récoltant le plus de voix est Ciudadanos (parti libéral anti-indépendance), qui a reçu plus d’un million de votes et 36 sièges, mais les trois partis indépendantistes ont obtenu à nouveau la majorité absolue.

Pendant ce temps, Anna Gabriel, leader de la CUP, et Marta Rovira, son homologue en ERC, décident de se réfugier en Suisse pour fuir l’enquête anti-indépendantiste. Le 23 mars 2018 trois conseillers et l’ex-présidente du Parlement sont envoyés en prison pour délit de rébellion pour les faits du 20 septembre. Ils sont considérés comme des prisonniers politiques par une grande partie de la citoyenneté catalane et des experts. Finalement, le 25 mars, Puigdemont est arrêté par la police allemande, suivant l’ordre de détention européenne. Le 5 avril, la justice allemande accepte de libérer Carles Puigdemont et rejette le crime de rébellion alléguant qu’il ne peut pas être appliqué en raison de l’absence de « violence ».

La responsabilité du gouvernement espagnol :

Le gouvernement espagnol a toujours accusé le « procés » de diviser la société catalane mais laissant de côté les partisans de l’indépendance ; selon les enquêtes, plus de 80 % des catalans veulent décider du futur de la nation dans un référendum. Le gouvernement national considère que ce n’est pas possible, fermant toute possibilité de négociation. L’argument est que la Constitution l’interdit et donc qu’un référendum est tout simplement illégal. Si la Constitution est le problème, pourquoi ne proposent-ils pas de la réformer ? La Constitution actuelle a été approuvée trois ans seulement après la mort de Franco, avec la pression militaire et le traumatisme de la dictature latente. L’emphase excessive sur la nécessité de respecter la loi ignore que la loi – comme la Constitution – fut écrite au moment de la transition par les puissants dans une situation clairement déséquilibrée et inégale, où les vainqueurs de la Guerre civile (qui contrôlaient l’appareil de l’État et la majorité des médias) avaient tout le pouvoir face aux vaincus (récemment sortis de prison, de l’exil ou de la clandestinité). Après 40 années, la société a évolué, et presque 70 % des votants actuels ne l’ont pas votée ; les défis politiques ont changé et cela devrait aussi être le cas pour leur encadrement.

Les mouvements et partis pour le droit à l’auto-détermination ont dû faire face aux instruments répressifs de l’État au nom de la « loi » et de « l’unité indivisible de l’Espagne ». Cet usage de la force nous rappelle que l’une des grandes victoires culturelles du néolibéralisme a été de nous faire croire à la disparition de l’État, car ce qui a disparu est sa main gauche (distributive) en faveur de la partie animale du centaure de Machiavel (la force). Comme l’a dit le philosophe Gramsci, la coercition est toujours l’armure de l’hégémonie. Le sujet catalan nous a rappelé que la politique est beaucoup plus que des narrations et des tactiques électorales. La politique est du pouvoir et le pouvoir s’exprime, en dernier recours, dans sa capacité coercitive. Il l’a fait tant avec les corps de sécurité de l’État comme avec un rôle de la justice assez discutable en termes d’impartialité. Le nationalisme espagnol exercé par l’actuel gouvernement devient un « je ne convaincrai pas, mais je vaincrai » (phrase prononcée par le célèbre intellectuel Miguel de Unamuno face aux fascistes lors du coup d’État de 1936).

Erreurs du gouvernement catalan et limites du procés

Si nous observons les taux de participation de différentes municipalités, les limites de l’attrait que réveille le projet sécessionniste entre les classes travailleuses de la Catalogne est clair. Par exemple, à Santa Coloma de Gramanet, une ville emblématique de la ceinture industrielle, le taux de participation dans le référendum a été le plus bas, tandis que dans la ville riche de Sant Cugat del Vallés en revanche, le taux de participation a été le plus fort. C’est aussi dans les villes les plus riches où le parti de Puigdemont a vaincu; tandis que dans les villes ouvrières, c’est plutôt Ciudadanos. Le point final qui a accru l’antagonisme des classes populaires au sujet de la droite gouvernante a été la transformation du PdeCat (ancien CiU) à l’indépendantisme. Cela a divisé d’une manière très marquée la population catalane selon son identité nationale; ce qui représente évidemment une menace pour la classe ouvrière, la plupart parlant majoritairement castillan. Ce gouvernement indépendantiste a donc été perçu durant les élections comme hostile pour la majorité de la classe ouvrière catalane et d’autres composants des classes populaires. Le conflit de classes semble avoir été substitué par un conflit national, dont l’opposition s’est redéfinie non pas pour ou contre les politiques d’austérité, mais pour ou contre le procés.

Ces dernières années dans la pensée indépendantiste, nous avons vu de nombreux exemples de raisonnements basés sur le wishful thinking : en exemple, celui qui disait que l’Espagne ne pouvait pas se permettre les conséquences internationales de la police retirant des urnes du référendum. Ou que l’Europe ne pourrait pas rester impassible à la répression d’un mouvement démocratique. Ou qu’après la proclamation de l’indépendance arriveraient les soutiens internationaux. Ou finalement l’indépendance promise en 18 mois. Ces mensonges cachaient que la constitution juridique et institutionnelle a été réduite à une politique de grands gestes et mots, de textes juridiques sans validité et même d’une Déclaration d’indépendance qui n’a pas été réelle. Il y a eu un récit « naïf » d’une part de l’indépendantisme. Gramsci disait que, face au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de la volonté. Mais cela ne devrait pas aller en dépit d’une analyse réaliste de la corrélation de forces. Plus encore quand nous parlons d’un adversaire politique comme l’État espagnol, qui n’a jamais été caractérisé par le fait d’entretenir des attitudes tolérantes et démocratiques avec ceux qui l’ont remis en question.

Le contre-mouvement et la schismogenèse

Il est important d’ajouter que le procès d’indépendance se situe dans le cadre des réactions contre les excès de la mondialisation : dérégulations massives, coupes (budgétaires) sociales, inégalités sidérales et changement climatique ont généré une insécurité qui fait que les citoyens cherchent des territoires où se sentir confortables lorsque les états traditionnels ne garantissent plus le bien-être. L’anthropologue Karl Polanyi avait expliqué les conséquences sociales et politiques dévastatrices provoquées par la recherche décidée d’une société pure de marché par les puissances européennes tout au long du XIXe siècle. Polanyi soutient que de telles illusions utopiques engendrent un processus négatif, dynamique et dialectique : un « double mouvement ». Le mouvement d’expansion du libre marché au Sud de l’Europe avec les résultats terribles en termes d’inégalité, de services publics, de précarité ou de chômage, touchant principalement les classes populaires, engendre un « contre-mouvement ». Les politiques néolibérales ont favorisé une grande instabilité économique et politique et une fragilisation des relations sociales. Une conséquence est l’apparition de ces contre-mouvements que sont des projets de protection et de reconstruction des relations sociales antérieures. Le concept de contre-mouvement nous permet de placer le Procés dans une réaction contre les excès de la mondialisation et de comprendre les constructions populistes et agonistes des « oubliés » du monde rural (JxCat et ERC) et du monde urbain (Ciutadans).

Puigdemont a su lire cette possibilité, le rôle d’un mouvement souverainiste au sein de l’Union européenne qui nie les souverainetés : une construction populiste ancrée dans les « oubliés », dans ce cas, par l’Espagne et par l’Europe, avec un fort enracinement dans le monde rural catalan. L’indépendantisme a su reconnaître les classes populaires de l’intérieur, où sont vécues le désinvestissement, l’oubli de l’État en faveur des grandes villes et la manque d’opportunités de travail, là où l’identité et les traditions catalanes sont des piliers de socialisation. Cependant ce contre-mouvement vient accompagné d’un autre, qui a été canalisé par Ciudadanos. Le résultat est une confrontation politique entre les classes populaires du monde rural et celles du monde urbain. Ciudadanos a gagné les élections et s’érige comme un parti très important en Catalogne en offrant la possibilité d’avoir une identité duelle et d’être contre le procés sans être, pour cette raison, moins catalan que personne. C’est la Catalogne des oubliés par les élites catalanes et le système médiatique qui s’est efforcé de ne jamais les représenter au-delà de la subalternité et la caricature.

Enfin, la schismogenèse est un concept formulé par l’anthropologue Gregory Bateson qui nous permet de décrire et d’analyser les conflits chroniques quand ils souffrent d’une augmentation considérable d’agressivité entre les deux parties qui s’affrontent. Les deux parties s’accusent mutuellement d’être les uniques responsables et les initiatrices, et elles le font en isolant et en magnifiant les détails et les parties qui leur donnent raison et en minimisant l’importance des faits et des argumentations équivalentes que l’autre partie utilise. Ce qui caractérise le processus est le feedback de chaque partie dans ce qu’il dit et fait l’autre, et qui mène à agir dans une chaîne d’action-réaction de plus en plus agressive et émotive. Il y a deux légitimités, l’espagnole centraliste et l’indépendantiste catalane, qui sont mutuellement exclues. Ces deux légitimités sont différentes, mais elles sont vécues comme pleinement légitimes par les personnes des deux groupes sociaux circonscrits. Cela représente évidemment un problème, parce que cela opère dans un espace politique unique dans lequel il y a seulement une légalité en vigueur. L’approfondissement de cette schismogenèse a bénéficié à la droite espagnole, concentrée dans le Parti Populaire et Ciudadanos : les deux dernières années, même si le PP a perdu aux élections de 2016 une bonne partie du soutien citoyen qu’il avait, les effets politiques de la schismogenèse lui ont facilité le maintien du contrôle du pouvoir exécutif. Mais la schismogenèse a aussi approfondi l’hégémonie de l’indépendantisme en Catalogne, en suivant la dynamique d’escalade progressive et de radicalisation des positions qu’elle comporte. Mais cette polarisation accentuée se reflète aussi au sein de la société civile et notamment dans des organisations sociales comme Societat Civil Catalana (organisation anti-indépendantiste) et l’ANC, Òmnium ou les Comités de Defensa de la República (des organisations pour l’indépendance). L’intention de l’indépendantisme est que le conflit devienne symétrique, mais la part centraliste est en train de forcer la situation pour qu’elle continue à être complémentaire, c’est à dire inégale. Et pour cela la part centraliste réagit en suivant ce schéma : il s’agit de mettre l’acteur subalterne à la place qui lui correspond avec les mécanismes qui s’appliquent dans ces situations : le système judiciaire et les corps de sécurité.

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