« La première chose qui frappe l’odorat du voyageur arrivant à Venise, c’est l’absence totale de parfum de crottin de cheval ». C’est en ces mots que s’exprime Alphonse Allais, journaliste et écrivain de la fin du XIXe siècle, à propos de ce que pouvait ressentir un voyageur arrivant à Venise, en comparaison avec les autres villes d’Europe où, effectivement, l’odeur des excréments des chevaux devait franchement empester une ville.

De nos jours, c’est l’absence de frontières entre les pays européens qui frappe le plus le voyageur arrivant d’un pays voisin. Entendons les frontières au sens traditionnel du terme, celles personnifiées par les anciens douaniers qui contrôlaient les passeports des étrangers pénétrant dans le pays.

Parce que oui, des frontières existent encore, dans une certaine mesure. Les États européens exercent une certaine souveraineté, soit l’expression de leur puissance publique, sur le territoire national et la population s’y trouvant.

Pour un Nord-Américain, en tout cas, un monde nouveau se dévoile en Europe, dans lequel se déplacer librement, sans entrave et sans contrôle est possible. Un monde où il est plus difficile de pénétrer dans une université sans sa carte étudiante que dans un autre pays.

Pour les Européens, cette situation est normale depuis quelques années. Dire que c’est ici,sur ce continent, qu’ont été érigées de célèbres barrières, de célèbres murs, un Rideau de fer. Sur ces terres européennes où des hommes, des femmes ont perdu la vie pour que les frontières de leur pays puissent prendre quelques kilomètres de plus. Où des régions entières comme l’Alsace et la Lorraine ont vécu la valse de l’appartenance nationale entre l’Allemagne ou la France.

C’est une idée a priori folle d’abolir les frontières et d’autoriser la libre circulation des personnes et plus largement des marchandises, capitaux et services entre les pays. Une idée de liberté presque utopique, il y a encore un siècle de cela, mais qui fonctionne sans que l’intégrité nationale des pays ou leurs spécificités propres ne soient en danger.

Il y a un siècle, la Grande Guerre faisait encore rage et c’est entre autres pour des raisons frontalières que les hommes et les femmes d’Europe s’affrontaient. Les ambitions de conquêtes territoriales animaient encore les dirigeants des États européens et cela était un enjeu réel de politique étrangère.

La Conférence de Berlin de 1884 réunissant les grandes puissances européennes crée la division arbitraire de plusieurs peuples africains dans les colonies, dont les séquelles sont encore réellement palpables. L’objectif est alors de créer des ensembles territoriaux emmurés de frontières, où une majorité ethnique ou religieuse devait cohabiter avec une minorité, afin de permettre aux colonisateurs de mieux régner.

L’idée que l’abolition des frontières puisse rendre possible un climat social harmonieux, malgré la circulation sans contrôle des personnes, des marchandises, des capitaux et des services, est intéressante. Ce qui charme, cependant, est l’idée que cette possibilité de mouvement sans limite soit la cause, voire la condition de cette paix et de cette stabilité entre les pays européens.

Guillaume F. Larouche

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