La campagne présidentielle de 2017 aura été éprouvante et forte en rebondissements. Au sortir du premier tour notamment, les deux partis de gouvernement se sont vus éliminés d’office : une première sous la Vème République. La fin du « bipartisme » a-t-elle sonné ?

23 avril 2017. Il est presque 20 heures, tous les regards sont rivés sur les chaînes de télévision qui s’affolent autour de l’identité des deux finalistes s’apprêtant à accéder au second tour de l’élection présidentielle. Le suspense est à son comble : jamais une élection sous la Vème République n’aura apparu si incertaine et inédite. À 20 heures, les résultats tombent enfin : les visages d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’affichent sur tous les écrans du pays.

Cette fois-ci, en revanche, pas vraiment de stupeur générale. Le Front National présent au second tour ne semble pas, dans un premier temps, inquiéter la population outre mesure. Certains sont même surpris de son score (21,3 %, contre 24,01 % pour Emmanuel Macron), s’attendant à voir Marine Le Pen dominer le premier tour comme les sondages l’avaient avancé depuis plusieurs mois. Mais c’est finalement Emmanuel Macron qui, fort de sa dynamique enclenchée depuis le lancement de son mouvement politique En Marche !, arrive en tête de ce premier scrutin.
Pour le reste, François Fillon se retrouve en troisième position (20,01 %) et s’écrase contre le mur d’une élection qui lui était pourtant presque acquise il y a quelques mois ; Jean-Luc Mélenchon, grande surprise de cette fin de campagne, le talonne avec un score étonnant de 19,58 %. Benoît Hamon, quand à lui, triste leader d’un Parti socialiste laminé, termine avec 6,36 % des voix – qui ne sont pas sans rappeler le score historiquement bas de la gauche aux élections de 1969, avec un Gaston Defferre à 5,01 %.

Ce qui saute aux yeux en effet, c’est que pour la première fois sous la Vème République, aucun des deux partis dit « de gouvernement » ne sont présents au second tour. Entre un François Fillon embourbé dans les affaires et un Benoît Hamon pris en étau entre l’extrême gauche d’un côté et le « centre » libéral de l’autre, les Français ont préféré deux personnages politiques s’inscrivant dans des démarches différentes des traditionnelles droite et gauche françaises. Ce résultat sans précédent témoigne d’une véritable révolution politique et d’un profond désir de renouvellement de la classe politique par le peuple : les Français semblent ne plus vouloir de la prédominance de ces partis se partageant le pouvoir depuis plus de 50 ans. Mais que peut donc bien expliquer ce phénomène ?

Une droite empêtrée dans les scandales judiciaires

La défaite est rude pour François Fillon : donné très probable vainqueur d’une élection « imperdable » au sortir des primaires de la droite, le représentant des Républicains, après le maintien de sa candidature malgré une mise en examen, s’est heurté à une sanction plus dure encore : celles des urnes. Crédité de 30 % des voix au début de l’année, il aura fait les frais de son obstination à ne pas se retirer malgré les scandales du « Penelopegate », des emplois fictifs et des costumes offerts. La droite, à qui était promise une victoire sans encombre en tant qu’alternance du président le plus impopulaire de la Vème République, se retrouve donc éjectée dès le premier tour. Il sera peut-être aussi nécessaire de rappeler que pour bon nombre de journalistes étrangers, Fillon n’aurait pas tenu plus de quelques jours dans pareil scandale ailleurs qu’en France ; notamment dans les pays scandinaves, où la transparence de la vie publique est particulièrement prise au sérieux. Une faute impardonnable pour nombre de ténors des Républicains, dont la rancune envers Fillon s’est avérée amère.
Mais l’autre explication se trouve certainement dans le non-renouvellement de la politique des deux partis traditionnels : la droite notamment, au-delà des déboires judiciaires liés à son candidat, a montré son incapacité à trouver des propositions nouvelles pour la France en se concentrant sur des dissensions internes – notamment entre François Fillon et Jean-François Copé, ou entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Cette absence de réelle vision aura aussi eu raison d’elle dans cette élection présidentielle.

Une gauche déjà à bout de souffle, maintenant en lambeaux

Pourtant partie d’une bonne dynamique après une victoire facilement remportée contre Manuel Valls aux primaires de la Belle Alliance Populaire, la campagne de Benoît Hamon se sera finalement changée en lente descente aux enfers. Son score restera comme une véritable humiliation, les Français ayant fait payer au Parti socialiste le prix fort d’un quinquennat décevant. La forte montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon d’une part, ainsi que le ralliement de nombre de socialistes à Emmanuel Macron n’aura laissé que très peu de place au député des Yvelines. Sa campagne marquée à gauche, peut-être trop proche de celle de Mélenchon, ainsi que sa défiance envers le quinquennat Hollande ayant provoqué la fuite de nombreux soutiens vers Macron – Manuel Valls en tête – aura entraîné un véritable coup dur. Selon l’essayiste Raphaël Glucksmann, Benoît Hamon aura été victime du syndrome de la « 2ème gauche », toujours en avance sur la pensée des transformations sociales et sociétales : une gauche « toujours populaire dans l’opinion et présente dans le débat d’idées, mais [qui a] toujours perdu. » Cette dernière a peut-être manqué d’une forme de courage politique, plutôt incarnée par Jean-Luc Mélenchon cette fois-ci.
Le Parti socialiste donc, déjà extrêmement affaibli par un dernier mandat n’ayant pas fait ses preuves, composé de déceptions, mensonges ou multiples volte-face, a subi une défaite historique et une sanction évidente contre ses dirigeants. Il a donc maintenant besoin d’une large recomposition et d’une nouvelle direction, alors qu’il est pour l’instant torturé entre des socio-libéraux se tournant vers En Marche ! et des « frondeurs » désireux d’un recentrage du PS vers la gauche.

Cette défaite des deux partis de gouvernement témoigne donc de l’explosion du bipartisme en France, et de l’implosion du PS et de LR. Une des fautes des deux partis aura notamment été d’oublier de s’adresser aux classes populaires, qui aujourd’hui ne se sentent pas représentées par les grands partis, ni par les médias ou les intellectuels. Fillon s’est adressé à son électorat, les retraités et la bourgeoisie, avec un discours très libéral teinté de questions identitaires ; Hamon, quand à lui, s’est concentré sur la fonction publique sans parvenir à capter les votes des ouvriers et employés. Sur les cendres de ces deux grands perdants de l’élection, donc, ont prospéré deux (voire trois) candidats aux profils très différents.

Emmanuel Macron, nouvel élève modèle

Comment un parfait inconnu du grand public il y a encore cinq ans, jamais élu et ayant fondé un mouvement politique âgé d’un an à peine a-t-il pu se retrouver à la présidence de la République à 39 ans, réalisant le hold-up parfait ? La réponse est certainement dans le fait qu’il est un des seuls, avec Mélenchon peut-être, à avoir compris que le clivage gauche-droite est maintenant dépassé, ainsi que l’urgence à réhabiliter la politique. Se posant donc en candidat du « renouveau » (et notamment du « renouvellement des visages »), Macron a progressivement gravi les échelons jusqu’à dépasser Marine Le Pen au premier tour, et l’emporter massivement au second. Comme cette dernière d’ailleurs, il se déclare candidat « anti-système » : une expression très souvent revenue au cours de cette campagne, ce qui montre bien le désir des candidats de surfer sur cette vague porteuse. Si toutes ses voix n’étaient cependant pas des votes d’adhésion – Macron a aussi largement bénéficié du « vote utile » au premier tour, qui a notamment contribué à l’effondrement du score de Hamon, et du vote d’opposition au Front National au second – l’immense espoir qu’il a su susciter de la part d’un certain nombre de Français est indéniable. Le soir de sa victoire au premier tour, il l’annonce lui-même : « En une année, nous avons changé le visage de la politique française. » Pari réussi.

Marine Le Pen, visage d’un Front National gagnant de l’ampleur

Sa présence au deuxième tour de l’élection présidentielle rappelle celle de son père en 2002. À ce moment-là, le « front républicain » avait très bien fonctionné et vu l’élection de Jacques Chirac avec plus de 80 % des voix. En 2017 et malgré le très bon score de Macron au second tour, la donne a quelque peu changé : bien que Marine Le Pen n’ait pas bénéficié de la dynamique qu’elle aurait espéré avoir en arrivant en tête du premier scrutin, le Front National enregistre quand même une nette progression, notamment par rapport à 2002. Près de 11 millions d’électeurs ont choisi Marine Le Pen au second tour, ce qui représente le double des voix de son père à l’époque. Son score témoigne du fait que le parti n’a malheureusement pas totalement perdu ; les idées se propagent d’année en année, faisant prospérer le vote FN et laissant donc ce dernier toujours au centre du jeu. Le peu de surprise qu’à constitué l’accession de Marine Le Pen au second tour est aussi la preuve que les résultats ont été intégrés dans le comportement électoral, témoignant d’une dangereuse normalisation des idées du Front National.
Marine Le Pen a donc profité d’un climat propice, avec des blessures non refermées causées par les nombreux attentats des deux années précédentes, un besoin de sécurité et surtout une montée des nationalismes en Europe – ainsi qu’ailleurs dans le monde, comme on a pu le voir avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Elle se sera posée en représentante des classes défavorisées victimes de la mondialisation, des « oubliés » – en opposition à l’électorat d’Emmanuel Macron qui se compose beaucoup plus largement de la population mondialisée, plus diplômée, incluse dans les réseaux urbains. D’autre part, il faut aussi rappeler que les politiques menées depuis une quinzaine d’années sont en partie responsable du vote FN : « l’atomisation sociale », la dissolution du lien civique, ainsi que la corruption des représentants ont nourri le parti d’extrême droite.

La France Insoumise : foudroyante percée de l’extrême-gauche

Bien qu’apparemment déçu de son score, Jean-Luc Mélenchon signe par rapport aux précédentes élections un résultat tout à fait inhabituel dû à une campagne dynamique. Souvent donné comme l’homme le plus lettré de la campagne ainsi que le meilleur orateur, il a notamment fait ressortir un terme qui illustre bien la tournure prise par cette élection : le « dégagisme ». Il a vu juste en se rendant compte du dégoût ou dédain que les Français affichaient pour les traditionnels leaders de droite et de gauche. En effet, pas moins de six hommes politiques ont été « sortis », notamment à travers les votes, de l’élection présidentielle : Sarkozy et Juppé lors de la primaire de la droite, Valls lors de celle de la gauche, François Hollande en choisissant de ne pas se représenter, et pour finir François Fillon et Benoît Hamon au moment du premier tour. Se définissant comme représentant du peuple face à l’oligarchie – et s’affranchissant lui aussi du « système » par la même occasion, le discours de Mélenchon, ayant compris le problème de l’atomisation du lien social et le besoin de restauration du commun, a porté plus loin que d’ordinaire.

Cette campagne chaotique et parfois insensée – désolante par moments, diront certains – aura donc témoigné d’une nouvelle ère qui semble s’ouvrir en politique française. Le sentiment que « rien ne change » ainsi que la totale remise en cause d’un système bien établi, avec un PS et LR monopolisant la vie politique ont dynamité cette traditionnelle bipolarisation de la Vème République. L’enjeu est maintenant pour Emmanuel Macron de rassembler au-delà de son propre camp. Après avoir explosé le système, il sera nécessaire d’être à la hauteur des espoirs qu’il a créé en effectuant des actions concrètes et tangibles, sans quoi la menace FN continuera de grimper. Reste l’épineuse question des élections législatives, où Emmanuel Macron devra trouver une majorité présidentielle s’il veut appliquer son programme : les prochaines semaines nous éclaireront sans doute sur qui, au sein du PS et des Républicains, se ralliera à En Marche !, et combien de députés au nom du mouvement de Macron se verront élus. Ce qui donnera une indication de l’orientation du prochain quinquennat.

Par Eponine Le Galliot

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