Editorial de la quatrième édition papier de Cité Unie, parue en février 2018. Par Raphaël Payet

Notre compréhension du réel fait toujours l’expérience de la limite. Sa limitation ne situe pas sur un terrain théorique, mais pratique. Nous passons l’ensemble de notre vie intellectuelle et sociale à fabriquer un certain point de vue sur le monde, qui est toujours relatif à l’individu. Cela signifie qu’il existe donc, dans le réel, des objets qui n’entrent pas dans notre cercle de compréhension, dans notre grille d’analyse. Un mécanisme analogue se produit à l’échelle de la communauté. Un groupe est par essence un ensemble limité d’individus, rassemblés autour d’un certain ressort qui crée son unité, duquel certains sont exclus. Nommons tout ce qui ne rentre pas dans le groupe social, l’étranger. Cet étranger, c’est ce que l’on n’a pas réussi à qualifier, à faire entrer dans notre grille d’analyse. Quand à ce que nous ne connaissons pas du tout, il s’agit là non pas de l’étranger, mais de l’inconnu. L’inconnu n’a aucun rapport avec le groupe. C’est simplement ce qui n’a jamais été envisagé. Ce qui vient de passer du statut d’inconnu à celui de connu, cela s’appelle le lointain : il n’est pas admis dans le groupe, mais n’a pas encore été relayé en marge du groupe. Les objets dits en marge de nos grilles d’analyse sont des objets qui nous ont précédemment interpellés, mais qui nous paraissaient correspondre à d’autres modèles, à des exceptions, des individus suivant des logiques différentes aux nôtres – à ce titre ils ne sont plus dans la catégorie de l’étranger-, mais dont nous n’avions pas la volonté, ni l’intérêt de proposer une grille d’analyse originale pour eux, car leur présence est suffisamment sporadique pour être oubliée, négligée. Elle est parfois si encombrante qu’ils doivent nécessairement être mis de côté. Ce qui est en train d’être inclus, qui pénètre la frontière de notre compréhension, et s’y rend intelligible, ou se rend visible et découvre les règles de la communauté se nomme l’initié. La dernière catégorie est celle du membre : d’un point de vue sociologique, c’est un initié qui fait désormais pleinement et légitimement partie du groupe est le membre. C’est celui qui a été inclus. Il connaît les règles du jeu social et y souscrit.

À partir de ces éléments, nous pouvons esquisser une définition de l’inclusion : on peut dire que, en réalité, l’inclusion c’est le processus qui fait passer l’objet du statut d’inconnu ou de lointain, au statut de membre. Il faut partir du fait que, ce qui ne rentre pas dans notre compréhension relève de l’incompris, puisqu’il suit une logique dans laquelle nous ne pouvons pas nous retrouver. Cette logique n’a pas, selon notre point de vue, d’ordre compréhensible. Ce qui revient à dire, dans les termes de l’artiste ou du scientifique, que lorsque nous incluons l’objet, nous le faisons entrer dans notre compréhension, qui est une manière ordonnée de rendre compte du réel, et par-là nous faisons en sorte de rendre le désordre ordre. Mais nous ne voulons pas restreindre notre définition au sens de l’ajout (en allemand, die Hinzufügung), du joindre. L’inclusion implique également l’appartenance, le fait de comprendre, au sens de contenir (die Erfassung). Cela suppose que, une fois l’étranger admis notre système compréhensif, nous puissions, corrélativement, y avoir accès et l’utiliser. Notre définition de l’inclusion comprend ainsi les deux mouvements de l’inclusion : ajout et participation. Inclure, c’est, d’un même mouvement, cosmiciser le chaos et organiser le nouvel ordre obtenu.

La richesse thématique recouverte par le terme d’inclusion est suffisamment rare pour être mentionnée. S’il ne s’agira pas de la décliner ici, elle met en lumière les deux approches concurrentes de son utilité. La question de l’inclusion est ainsi que nous l’avons pressenti, très certainement une question épistémologique: Que peut-on inclure? Qu’est-ce qui, dans cette démonstration, doit être pris en compte, qu’est-ce qui doit être rejeté ? En science, le concept qui est la manière de juger de la nécessité ou non d’un objet extérieur, c’est celui de pertinence. La pertinence se mesure à la largesse des problématiques auxquelles l’objet répond par rapport au sujet donné. Un concept est pertinent lorsqu’il répond aux exigences de manière adéquate. Mais quittons le ciel des idées pour le sol des hommes. Aussi, cette question épistémologique se situe nécessairement en aval d’une question sociale ; interrogation cruciale, car elle relève en dernière instance de l’éthique : Qui peut-on inclure ? Il s’agit désormais de procéder à un  »jugement » d’êtres humains. Le criterium de jugement n’est désormais plus celui de la pertinence et laisse place à celui, bien plus social, d’acceptation. Qui peut-on inclure revient ni plus ni moins qu’à demander : à quelles condition devons-nous accepter l’autre ? De manière schématique et ramassée, il est possible de répondre à la question, car, l’acceptation se joue à un niveau bien précis : le respect des règles de la communauté. Une fois les règles bafouées, il n’est plus question d’être admis par la société. Nuançons : tout refus des règles n’entraîne pas le ban. C’est la révélation de la faute aux yeux de la communauté qui rend le processus d’ostracisme inéluctable. Le manifeste, le révélé est seul juge, autant de l’inclusion que de l’exclusion. L’inclusion est donc un phénomène pluriel. Notons que cette perspective nous montre qu’il existe des difficultés inhérentes à la réalité idéelle et pragmatique de l’inclusion.

Quel est le versant négatif de l’inclusion ? Inclure, c’est renfermer en soi. Voilà son aspect contraignant. Une fois le processus d’inclusion réalisé, l’exclusion nécessitera un nouveau élan, une impulsion qui devra s’originer, être effective, dans un mouvement de liberté, qu’il vienne du groupe ou de l’individu. L’inclusion est une double source de fatigue, d’épuisement : d’une part pour le groupe qui doit rendre accessible ses codes au lointain, et d’autre part pour celui qui souhaite faire partie du groupe, qui doit patiemment appréhender des codes qui lui sont inconnus, et qu’il doit faire siens. Cette fatigue de l’inclusion s’explique donc par le fait qu’il n’y a pas d’inclusion qui ne se fasse sans froissement.

Mais, et c’est là le versant plus positif de l’inclusion, qui est l’irruption, soudaine ou prévue, d’une forme de nouveauté. La nouveauté repose sur un ajout, caractéristique de l’inclusion. Elle est soudaine lors que l’ouverture, la spontanéité est prédominante, prévue lorsque la méfiance prend le dessus. La nouveauté étant la marque de l’apprentissage, du gain d’expérience, d’un enrichissement des relations, qui va de pair avec un élargissement de la perspective sur le monde.

Mais l’objet, une fois inclus, n’est pas à l’abri de la sphère de l’exclusion : l’exclusion peut, selon les modalités de l’acceptation et de la communauté, frapper à nouveau l’objet précédemment inclus. L’inclusion est effective, elle entraîne une transformation du groupe, mais le statut de membre est toujours précaire. C’est la grande différence avec l’intégration, qui est une inclusion permanente. Un inclusion peut toujours être révisée : une intégration est définitive. L’inclusion est plutôt affaire d’accord, donc de parole, de contrat, donc toujours ré-envisageable, tandis que l’intégration suppose quelque chose d’organique, de naturel, d’immortel. Ceci explique la réticence des groupes à l’intégration, qui est plus difficile, bien plus longue, que l’inclusion qui est moins lourde de conséquence, presque un test à l’intégration.

Dès lors, nous pouvons nous demander quelle est la nature du lien tissé par l’inclusion ? L’inclusion, c’est être contenu dans. Revenons sur le fait que les rapports tissés dans le groupe sont des rapports qui se situent à un niveau précis : entre le constitué et le constituant. Cela soulève corrélativement le difficile problème de la partie et du tout : dans quelle mesure le membre fait-il partie de la société, du groupe ? C’est là qu’intervient le problématique concept de lien social. Le lien, c’est l’ensemble des appartenances établies entre les individus sous l’autorité des règles du groupe. On peut, en un mot, éclairer la nature du lien entre la partie et le tout du membre : l’homme est lié aux autres et à la société non seulement pour assurer sa protection face aux aléas de la vie, mais aussi pour satisfaire son besoin vital de reconnaissance, source de son identité et de son existence en tant qu’homme. Servons-nous de la distinction utilisée par les scolastiques : d’un côté, la pars pro toto (littéralement « la partie pour le tout »). Elle désigne la partie qui renvoie au tout, la partie qui fait penser au tout, la partie qui symbolise le tout. De l’autre, la pars totalis (littéralement « la partie totale ») désigne, quant à elle, la partie du tout qui possède les mêmes propriétés que lui ; elle est le tout en miniature. Ce deuxième type de lien est très rare. On peut en voir un exemple en géométrie. Ce qu’on appelle scalantes, ce sont les figures géométriques dont les parties ont la même forme ou même structure que le tout, seule change l’échelle de grandeur. Tel est le cas des courbes paradoxales, dites courbes fractales. Le lien du membre à la société relève ainsi de la pars pro toto : l’individu va refléter la société au niveau des codes qu’il aura assimilé dans son éducation, règles dont l’individu va marquer la plus petite échelle, la plus grande étant l’échelle du groupe, où le code est ou écrit (la Constitution) ou tacite (règle tribale).

Ceci nous permet de dire une chose, c’est que le lien social repose en grande partie sur une dialectique entre l’exclusion et l’inclusion. Cela signifie que se lier aux autres, c’est à la fois chercher à réduire la distance, à gagner la proximité maximale vis à vis de la frontière de l’autre, mais que cette distance, en réalité, ne cesse, à jamais, de grandir – c’est cela que nous oublions lorsque nous nous rapprochons des autres : la fissure de la frontière de l’union est le mirage provoqué par le mouvement de rapprochement; se rapprocher de quelqu’un, c’est, plus le rapprochement s’opère, non pas éprouver l’expérience de l’union, mais plutôt faire l’épreuve, difficile et exigeante, de l’altérité. Mais cette expérience demeure nécessaire, parce tous les êtres humains ont besoin des autres comme présence de la différence, car nous ne sommes pas auto-suffisants. L’exigence d’altérité prend naissance dans l’abîme de solitude impossible.

À partir de, nous pouvons comprendre que l’inclusion est une expérience éthique, en ce qu’elle oblige l’individu à se rapporter à l’autre. En tant qu’expérience éthique, et non plus seulement comme expérience sociale, l’inclusion commande deux devoirs principaux : la reconsidération, à tout moment, mais toujours raisonnablement et légitimement, de la position de l’étranger. C’est là la position la plus difficile, parce qu’elle suppose une remise en question, à la fois du groupe, mais aussi de l’individu exclus. Ce sont là des situations qui s’avèrent, malheureusement, peu fréquentes. La deuxième position, la moins difficile, et la plus anodine : entrer en dialogue avec l’étranger. La question du comment ne mérite d’être longuement traité que dans des guides pratiques. Nous voulons plutôt souligner la dimension d’indétermination de l’inclusion. L’initiation est un pari : à la fois pour le groupe et pour l’individu, car, on ignore toujours si le jeu en vaut la chandelle, si cela en vaut la peine. Pourquoi, au fond, irais-je dépenser de l’énergie pour un autre qui, sans doute, ne me donnera qu’une satisfaction, qui sera une insatisfaction, par rapport à notre échange, à notre lien ? L’autre n’est jamais réellement ouvert, il est toujours réticent, et il ne nous considérera jamais autant que tous ceux qu’ils connaît depuis longtemps.

Mais ces devoirs peuvent se penser sous la forme d’impératifs, car, selon un thème cher à la sociologie d’Elias, les hommes évoluent toujours dans et par le rapport aux autres. Ma thèse, qui est l’esquisse d’un guide heuristique à ces deux devoirs éthiques, peut-être trop optimiste, et sans doute très naïve, est que, face au pari de l’autre, la mise en danger de soi vaut la peine d’être vécue. Il est certain qu’on ne peut pas imposer cette dynamique de manière spontanée au groupe, mais il est possible de le faire à l’échelle de l’individu. Précisons l’attitude de ce que nous entendons par mise en danger. Il ne s’agit pas de dépenser son énergie pour un aller qui n’aura aucun retour. Mais plutôt de ne pas systématiquement refuser les frictions de l’altérité, quitte à courir le risque du froissement. Car se mettre en danger, c’est risquer d’opérer un geste qui sera mémorable : la mémoire, on l’oublie trop souvent, n’est pas affaire de répétition ; elle est affaire d’étonnement. On se souvient de ce qui a été exceptionnel, de ce qui nous a marqué. Aussi sommes nous incapables de réciter ces cinq cent mots allemands ou chinois d’une liste de vocabulaire en les répétant cinq cent fois (même si cela peut aider), a contrario, nous sommes tout à fait en mesure de raconter dans les moindres détails tel voyage sur les rivages du Rhin ou du Yangzi, car c’est là une expérience singulière. La mise en danger de soi ira provoquer cette marque, cette friction, cet étonnement qui déclenche des émotions, parfois intenses – en mal ou en bien, c’est là l’incertitude qui fait de la mise en danger une situation unique. Et c’est pour cela que beaucoup de personnes se moquent ou se lassent souvent du quotidien : il n’est pas fait de moments marquants, mais de moments qui ne constituent que de longues répétitions, donc de longues pertes de vue. La Cité universitaire constituant certainement un des espaces parisiens autorisant les conditions de réceptivité maximales de l’autre. Inclure, ce qui signifie faire venir du neuf, ajouter du piquant, du piment à ce quotidien. C’est laisser la nouveauté éclore de ses potentialités, sans la laisser, si elle est négative, s’emparer de nous. D’où l’importance, paradoxale, d’une inclusion continuée, d’une inclusion à répéter : faire de son quotidien l’exceptionnel, voilà la tâche éthique, idéal heuristique, qui peut nous servir de guide pour une vie qui s’essaie au bonheur. Corrélativement à notre limite originelle, c’est sans doute là le moyen que nous, humains, avons de mieux pour la sublimer. Inclure l’autre – humain ou non- , l’étranger, comme une manière de vivre, chaque jour, quelque chose d’un peu plus exceptionnel. C’est peut-être la conséquence de la prise de risque : le plaisir éprouvé après un effort exigeant et humain.

A propos de l'auteur

Cité Unie offre une couverture de l’actualité internationale à travers la perspective des résidents de la Cité internationale universitaire de Paris.

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