Depuis l’arrivée au pouvoir du jeune président, plusieurs journalistes n’ont cessé de le comparer à la figure emblématique qu’est Charles De Gaulle, en raison notamment de sa posture lors de cérémonies officielles, sa mimique ou ses comportements « jupitériens ». Mais cette comparaison est surtout importante du point de vue de la politique étrangère qu’entreprend le président Emanuel Macron. Par Mario Dellagiacoma

Avant de se lancer dans toute comparaison, il faut veiller à ne pas écarter le point important que constitue le contexte des mandats des deux présidents.

Charles De Gaulle quitte le pouvoir en 1946 pour y revenir en 1959 après « une longue marche du désert ». La IVe République est alors rythmée par une longue instabilité politique qui n’aide guère la France à ‘s’imposer comme acteur incontournable dans ce début de guerre froide. Elle va connaître certains succès, comme la création du Pacte Atlantique ou la mise en place de la CECA. Mais ceux-ci sont accompagnés d‘échecs cuisants – son incapacité à devenir un pays neutre face aux deux blocs ou encore sa marge de manœuvre sur l’échiquier international fortement limitée au profit du maintien obsessionnel de ses colonies.

Face à une France instable et écartée, De Gaulle se fixera comme objectif de rétablir son pays au rang de puissance, notamment en défiant l’ordre établi des blocs en relançant les relations avec l’Europe de l’Est, mettant de côté toute hostilité envers Allemagne et développant une force de frappe nucléaire française. Tout ceci sans l’aval des États-unis.

Emanuel Macron est le huitième président de la Ve République, fondée par la réforme constitutionnelle mise en place par le Général De Gaulle. Il arrive à l’Élysée dans un contexte différent, avec des défis inédits : le réchauffement climatique, la peur de l’autre gênerée par l’émigration, des conflits asymétriques dans lesquels sont déployés de petits groupes d’individus qui utilisent des armes non conventionnelles et ciblent les populations civiles ( en témoignent les divers attentats, ou les organisations comme Daesh qui ont acquis une force de frappe international), le développement et le renforcement des mouvements populistes à travers le monde.

Face à ces nouveaux défis, Emanuel Macron veut remettre la France au centre de l’échiquier international et européen. Dans la lutte contre le terrorisme, il milite pour un renforcement de la coopération avec tous les acteurs importants et une hausse des dépenses militaires. La coopération est aussi son mot d’ordre pour faire face au réchauffement climatique. Enfin, pour contrer la montée du populisme en Europe, il s’affirme en fervent défenseur de la relance de l’UE.

Ce qui les rapproche 

La France comme puissance internationale indépendante via une défense conséquente et une économie dynamique

Charles De Gaulle veut rétablir l’indépendance de la France. Celle-ci va de pair avec puissance, et passe par deux points : une économie forte et une défense conséquente. Pour une économie forte et dynamique, il voulut rétablir l’équilibre des finances publiques et ouvrir le marché français. Il mit notamment en place le plan de redressement financier Pinay-Rueff, et l’économie française connaît alors une croissance conséquente. Quant à la défense, il voit la mise en place d’un armement nucléaire français comme la pierre angulaire de toute indépendance française. Il va donc continuer le développement de l’arme nucléaire et en 1964, la France se dotera d’une unité permanente de dissuasion nucléaire.

Pour Emanuel Macron, tout comme pour De Gaulle, « la France doit redevenir une grande puissance tout court». Pour cela, l’armée va devoir maintenir sa puissance militaire et sa capacité de dissuasion. Son objectif est de faire en sorte que l’armée française demeure la première armée européenne et devienne « la deuxième armée du monde libre». Emmanuel Macron a annoncé que le budget de la Défense serait porté à 34,2 milliards d’euros en 2018, soulignant que « aucun budget (ministériel) autre que celui des armées ne sera augmenté » cette année-là. Il a également réaffirmé sa volonté de porter l’effort de défense à 2 % du PIB d’ici 2025. Tout comme Charles De Gaulle, Emmanuel Macron accorde une importance considérable aux capacités de dissuasion nucléaire française. En conséquence, il est décidé à doubler son budget (qui était de 3,9 milliards d’euros en 2017). Du point de vue économique, les différents projets d’Emanuel Macron (comme celui de faire de la France une start-up nation) ont pour objectif d’ouvrir les entreprises françaises au marché international et ainsi attirer les investisseurs étrangers et remettre la France au centre des affaires.

Importance de la coopération avec l’Allemagne

Tout en prônant une économie dynamique et une armée puissante, Charles De Gaulle, comprend que l’indépendance française, sur l’échiquier international, ne peut se renforcer que si l’influence américaine sur le continent européen se réduit. Il va donc s’approcher de l’Allemagne dirigée par Konrad Adenauer. Une relation d’amitié se met en place et culmine avec le Traité de l’Élysée. Ce traité accroît la coopération entre les deux pays dans le domaine militaire, mais surtout fait du couple franco-allemand le noyau dur d’une future «Europe européenne», autonome. Ce nouveau couple deviendra le fer de lance de tout grand projet européen.

Emmanuel Macron n’a cessé de souligner l’importance de la coopération entre l’Allemagne et la France, essentielle pour « relancer la machine européenne ». Sa première visite en tant que Président de la République le mène à Berlin, où il va donner un signe fort de l’importance de l’axe franco-allemand. Avant de prononcer son célèbre discours à la Sorbonne, Emanuel Macron en avait envoyé une copie à Angela Merkel, dans le but de parler d’une seule voix sur les enjeux de l’Union Européenne. Dans ce même discours, Macron défend que la clé de voûte de son projet de refondation de l’Europe passe par une « impulsion franco-allemande », consistant à « intégrer totalement » d’ici 2024 les marchés des deux pays, en « appliquant les mêmes règles à nos entreprises, du droit des affaires au droit des faillites ».

Renforcement du rôle de Président de la République 

La IVe République est connue pour son instabilité et une politique étrangère pas claire. Par conséquent, De Gaulle, va mettre en place une réforme de la Constitution française qui va renforcer les pouvoirs du président. À la suite du référendum de 1962, la République Française passe d’un régime parlementaire à un régime présidentiel. Le président va devenir le chef des armées et surtout il est l’interlocuteur des dirigeants des autres pays, accrédite les ambassadeurs, négocie et ratifie les traités. De Gaulle voit la centralisation des pouvoirs autour d’une seule personne comme un outil de stabilisation, qui permet la mise en place de politiques claires et axées sur le long terme, contrairement au régime parlementaire, faible et instable selon lui. D’autre part, il n’a cessé de critiquer la mise en place des partis politiques, il milite pour la nomination d’un Chef d’État qui n’appartienne à aucun parti pour qu’il soit exclusivement au service des intérêts du peuple.

Durant sa campagne électorale, Emanuel Macron avait déclaré que la France avait besoin d’un Chef d’État «jupitérien», (…) pas seulement un acteur de la vie politique, il en est la clé de voûte. Il est le garant des institutions. ». Par conséquent il doit avoir la capacité à impulser une direction que le peuple peut suivre et comprendre. Afin de mettre en place un système efficace, le pouvoir doit se concentrer sur une seule personne, tel Jupiter. Selon Macron, le président représente cette autorité. Il revient aux fondements même de la V République, instaurée par De Gaulle.

Ce qui les sépare

Dire que Macron est un prolongement de la politique et de la posture du président Charles De Gaulle serait une réduction de la réalité. Le contexte d’exercice de pouvoir n’est pas le même et les défis ne se ressemblent pas toujours ou se présentent sous de nouveaux aspects.

Une conception différente de l’intégration européenne

Charles De Gaulle est un fervent défenseur de la cause souverainiste. Deux données majeures doivent caractériser le projet européen. Tout d’abord, il doit s’agir d’une « Europe des États » dans laquelle les décisions majeures ne seraient prises que par le biais de la coopération intergouvernementale, en respectant la souveraineté. Ensuite c’est d’une «Europe européenne » qu’il doit être question, une entité qui agit sur le plan international sans aucune influence américaine. Cette vision sera concrétisée par le « plan Fouchet » en 1961, le rapport d’un diplomate gaulliste Christian Fouchet sur une Europe comme « union d’États ». Ce plan sera un échec, car rejeté par les autres pays membres de la Communauté économique européenne. Néanmoins,De Gaulle ne changera pas sa posture, il sera toujours contraire à toute mesure qui pourrait violer la souveraineté de l’État. La politique de la chaise vide du 30 juin 1965 au 30 janvier 1966 est la conséquence de la décision d’extension du rôle du Fonds européen d’orientation et de garantie agricole (FEOGA) chargé de la mise en œuvre de la politique agricole commune (PAC), et de celui du Parlement européen. Mais c’est aussi, et surtout, la modification du principe de l’unanimité dans la prise de décision au profit de la règle majoritaire qui a poussé à cette attitude de la France.

Emanuel Macron a une vision d’une Europe fédéraliste ou chaque pays décide de réduire sa souveraineté au profit de l’intérêt de l’Union. Dans son discours à la Sorbonne, le Président de la République milite pour « la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique ». Afin de construire cette nouvelle Europe, il faut s’attaquer à plusieurs domaines. Tout d‘abord, la défense. D’ici 2020, Emmanuel Macron propose non seulement de constituer une force commune d’intervention, mais aussi d’établir un budget de défense ainsi qu’une « doctrine commune » qui permettrait aux Européens d’agir militairement ensemble. En attendant, le chef de l’État a promis de montrer l’exemple en intégrant des militaires européens dans les armées françaises. Ensuite, concernant le volet économique, l‘actuel président français souhaiterait voir la création au niveau européen d’une taxe sur les transactions financières, qui serait affectée intégralement à l’aide au développement. Enfin sur le volet démocratique, il appelle à la mise en place d’un vaste débat sur l’Europe avant les élections de 2019. Dans ce domaine, il prône la mise en place de listes transnationales pour les élections européennes et souhaite qu’en 2024 la moitié des députés du Parlement européen soient élus sur ces listes transnationales.

La politique envers le continent africain

En 1958, lorsque De Gaulle arrive au pouvoir, il fait face aux interrogations des nouvelles élites africaines. Il voit toute sécession de ces territoires comme un affaiblissement de la France. Il propose alors deux options : l’autodétermination immédiate mais sans aide de la France ou la Communauté française. Cette entité présente une forme politico-juridique hybride : présidée par le général de Gaulle, l’exécutif y est représenté par un Conseil composé du Premier ministre et des chefs de gouvernement des États membres. Mais la France conserve l’essentiel de ses prérogatives dans les domaines de la défense, de la diplomatie, de la monnaie, du commerce extérieur. Onze colonies d’Afrique noire acceptent ce projet. Tout pays membre peut devenir indépendant à tout moment, ce qu’on fait le Sénégal et le Soudan français, qui deviendra le Mali. La loi constitutionnelle du 4 juin 1960 consacre l’instauration de nouveaux rapports franco-africains à caractère bilatéral. C’est un système de coopération entre États souverains, mais ayant pour but d’imposer l’influence de la France en Afrique. En quelques mois, tous les États de la Communauté accèdent à l’indépendance. En 1961, les institutions communautaires disparaissent.

De 1960 à 1969, le général de Gaulle invite successivement chacun des chefs d’État à réaliser une visite officielle à l’Élysée, où ils sont reçus avec tous les fastes de la République, marquant ainsi solennellement le soutien de la France aux jeunes États africains. L’aide hexagonale s’exerce par exemple sous forme de crédits au développement, ou de soutien militaire, comme en février 1964, auprès du président Léon M’Ba, renversé par un coup d’État.

Le 28 Novembre 2017, Emanuel Macron prononce un discours à Ouagadougou dans lequel il présente les futures relations de la France avec l’Afrique. Il déclare qu’il n’y aura « plus de politique africaine de la France ». Beaucoup voient cela comme une rupture de la « FranceAfrique », concept devenu péjoratif et qui a toujours rythmé la politique étrangère française vis-à-vis de l’Afrique. Macron voit les pays africains comme des partenaires stratégiques pour l’économie, la sécurité et la prospérité de la France. Ainsi, les futures relations se veulent honnêtes, transparentes et sur un pied d’égalité. La France ne donnera pas de leçons dans le domaine de la démocratie et de l’économie, elle respectera la souveraineté étatique, et abandonnera toute politique interventionniste. Si l’armée française intervient, ce n’est pas pour rester sur place mais pour entrainer les forces locales et developper des structures de coopération, afin de permettre à chaque pays de gérer ses propres crises.. Néanmoins, la France poursuivra ses projets d’aide au développement. Macron promet que son pays va s’engager dans l’éducation pour permettre aux jeunes africains de venir étudier dans les universités françaises, et de mettre en place des programmes d’aide aux PME.

Conclusion 

Tout président de la Ve République à été sujet à comparaison avec Charles De Gaulle. Chaque politique mise au point par ses successeurs ont été analysées et étudiées, afin de voir si c’est une continuité ou une rupture par rapport à la vision gaullienne. La plupart des présidents de la Ve République se sont inspirés des politiques de De Gaulle, tout en y mettant un peu de soi. Pour Emanuel Macron, une comparaison claire et précise de sa politique étrangère serait prématurée, dans la mesure où il n’a pas encore mis en place des mesures concrètes.

NB : cette analyse a été faite sur la base de discours et de promesses faites pendant la campagne électorale et lors de ses récentes interventions.

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