Le 27 août 2017 avait lieu l’inauguration de la première exposition officielle du Palestinian Museum. Jerusalem Lives, présentée par Reem Fadda, met en scène des instants de vie palestinienne à Jérusalem. Chercheurs, donateurs et simples curieux se sont réunis au sein de ce bâtiment blanc flambant neuf situé aux abords de la ville de Ramallah pour l’occasion. Par Hélène Seynaeve

 

En fin d’après-midi, nous sommes une dizaine d’intéressés à embarquer à bord d’un seri (taxi partagé palestinien) pour nous rendre au Palestinian Museum à Bir Zeit, situé à 13 kilomètres du centre de Ramallah. Quelques shekels et quelques minutes de routes sinueuses aux abords de collines d’oliviers plus tard, nous arrivons devant un bâtiment blanc flambant neuf surplombant un jardin en terrasses. Au loin, de l’autre côté du mur, on distingue les ombres des gratte-ciel de Tel Aviv.

La colline créative

Le bâtiment blanc et moderne, conçu par Heneghan Peng, une compagnie d’architecture basée à Dublin, se fond dans le paysage. C’est l’Université de Birzeit qui a offert le terrain, une colline en terrasses de 40 000 mètres carrés. Les donateurs sont en majeure partie des membres de la Taawon-Welfare Association, une organisation non gouvernementale palestinienne indépendante œuvrant au développement du territoire et fournissant assistance au peuple palestinien.

C’est d’ailleurs cette association qui initia l’idée de la construction d’un musée en 1997. Il leur faudra vingt ans pour y parvenir. A l’époque, la volonté était essentiellement de commémorer la Nakba, l’exode palestinien lors de la guerre de Palestine de 1948. Elle souhaitait documenter l’histoire palestinienne au prisme de cet épisode ainsi que son influence sur le mode de vie et par là, la production artistique locale.

À présent, son objectif a évolué puisque le musée veut offrir une vision plus large de la culture palestinienne, en mettant à disposition un espace d’expression aux esprits créatifs de la région. En fédérant penseurs, artistes et élites, ils espèrent enclencher une réflexion collective quant à l’avenir de la Palestine et la façon de le rendre meilleur. Outre de pouvoir donner leur version de l’histoire et de la réalité de la vie en Palestine, l’enjeu central est de renouveler l’attention internationale pour la cause palestinienne.

Bataille artistique

Sans surprise, les autorités israéliennes n’ont pas appuyé le projet, voire s’y seraient opposées dans un premier temps. À l’origine, le musée devait être construit à Jérusalem, mais la ville étant entièrement sous occupation israélienne, l’obtention de permis de construction et d’exposition auraient été laborieux. Même une fois obtenus, le musée aurait pu faire face à des fermetures arbitraires, puisque sujet au bon vouloir des autorités israéliennes. Enfin, les palestiniens ayant besoin d’un permis pour se rendre en Israël, tous n’auraient pu avoir accès au musée.

Sans renoncer complètement à l’idée, ils s’installent finalement à Bir Zeit, à 25 kilomètres de Jérusalem, et ouvrent leurs portes en mars 2016. Proche de l’université, il s’agit d’un emplacement stratégique pour attirer universitaires et élites. Sa proximité avec Ramallah le dote également des infrastructures nécessaires (routes, accès à l’électricité) au développement du projet. Il s’agit enfin du coeur de l’activité économique et politique du territoire, et est par là un lieu de passage important de touristes et de locaux.

Tahya Al Quds ou la ville trois fois sainte

Suite à de nombreuses péripéties, le musée inaugure donc sa première exposition le 27 août 2017. Jerusalem lives (Tahya Al Quds), organisée par Reem Fadda, documente les différents aspects du quotidien dans la ville la plus disputée du territoire israélo-palestinien, Jérusalem. Elle inclut le travail de 48 artistes palestiniens et internationaux, et souhaite faire de la ville une étude de cas métaphorique de la globalisation et de ses échecs en mettant en avant les défis néolibéraux, coloniaux et impériaux imposés aux habitants de Jérusalem par l’occupation israélienne.

Dès le parking du musée, un haut-parleur scande des noms de destinations à la façon d’un chauffeur de bus qui annonce un départ imminent. Avant l’occupation, Jérusalem était une ville connectée non seulement avec toutes les villes du territoire mais aussi avec les pays voisins. Au fil du temps et des confrontations entre autorités, habitants et nations, la ville s’isole.

Reem Fadda s’est intéressée à la ville d’un point de vue économique, politique, culturel et environnemental pour comprendre les raisons de sa déconnexion avec ses habitants. L’exposition est donc divisée en quatre chapitres abordant chacun un aspect de la résistance palestinienne et de la cohabitation. La première, qui prend place au sein du musée et mêle supports multimédias, œuvres contemporaines et œuvres traditionnelles, s’attèle à la question de la globalisation à Jérusalem. La deuxième se trouve dans le jardin avec 18 structures réalisées par 18 artistes palestiniens et internationaux. Les deux dernières sections dépasseront l’enceinte du musée, puisqu’il s’agira d’une part de mettre en place des collaborations avec des institutions civiles à Jérusalem et d’autre part de donner naissance à une publication dédiée.

Performance à la fois artistique et ancrée dans le réel, tumultueuse et paisible, Reem Fadda nous propose une déambulation à l’image même de la ville, oscillant entre chaos et spiritualité.

La fleur au fusil chargé

Qu’en pense la population? Une doctorante brésilienne présente au vernissage soutient l’initiative puisqu’elle y voit une opportunité de faire valoir la cause palestinienne en lui donnant un retentissement au-delà de ses frontières. La culture étant un élément intrinsèque à la constitution d’une nation, la développer en Palestine pourrait constituer un pas en avant vers la légitimation d’un État palestinien. Elle défend aussi l’idée selon laquelle la culture est un moyen aux mains de la population pour lutter contre l’humiliation quotidienne imposée par la présence militaire. Mais il n’est pas certain que tous partagent son avis.

Un étudiant palestinien résidant à Israël ricane à l’évocation du musée : « Ils nous fusillent et nous envahissent, et nous, on riposte avec un musée ? ». Il poursuit en expliquant que Ramallah et Bir Zeit ne sont pas à l’image du reste de la Palestine, où pénuries et violences font partie intégrante de la vie de tous les jours. Pourquoi ne pas investir cet argent à ces endroits-là?  En effet, il n’est pas étonné d’apprendre que peu de commerçants ou simples habitants de Ramallah n’étaient pas au courant de l’inauguration du musée. On en revient in fine à un débat qui fait fureur actuellement du clivage entre population et élites.

Là où la culture peut être une arme guerrière, là où l’art engagé peut faire couler beaucoup d’encre, et ainsi attirer l’attention — est-il naïf de penser qu’elle peut se battre aux côtés des armes à feux qui elles font couler beaucoup de sang ? Qu’en est-il dans le contexte du conflit israélo-palestinien, où haine et peur sont attisées au jour le jour d’un côté comme de l’autre ? C’est en tout cas le pari que souhaite relever le musée.

Jerusalem Lives sera exposée au Palestinian Museum jusqu’au 15 décembre 2017.

Pour plus d’informations : http://www.palmuseum.org