Alors que le gouvernement vénézuélien fait face à la pire crise politique, économique et sociale depuis des décennies, la diaspora regarde de loin avec un sentiment d’impuissance. Bien que de garder contact soit plus simple grâce à la technologie, l’envoi d’aide demeure aussi éprouvant qu’auparavant.

Que se passe-t-il au Venezuela ?

Le Venezuela, pays le plus riche en pétrole du monde, élit Hugo Chávez comme président en 1998. Cet homme politique charismatique, se réclamant du socialisme, promet de répartir plus équitablement les richesses, de démocratiser les institutions et de nationaliser certaines industries. Seulement, les nombreuses réformes économiques se sont faites en très grande partie grâce aux exportations du pétrole. En effet, le pétrole compte pour un peu plus de 90% des exportations du pays, alors que les autres secteurs ont rapidement décliné depuis 2005. La dépendance de la rente pétrolière a permis de faire plusieurs progrès sociaux, mais les a rendus aussi très fragiles à long terme.

En 2013, Hugo Chávez meurt à la suite d’un cancer ; son dauphin Nicolas Maduro, qui ne bénéficie pas du même soutien populaire que son prédécesseur, prend en main le pays. Malheureusement, le pire arrive lorsque le prix du pétrole chute au courant de 2016, notamment en raison du maintien de production de pétrole par l’OPEP par rivalité avec les Etats-Unis, qui exploite le pétrole de schiste, conduisant ainsi à une surproduction de barils de pétrole. Cette chute du prix du pétrole a complètement chamboulé l’économie du Venezuela : l’inflation a explosé, atteignant les 800%, et les pénuries de produits de base se sont multipliées.

Cependant, la crise politique actuelle a connu son apogée lorsque la Cour Suprême, très proche de Nicolas Maduro, a décidé de prendre contrôle de l’Assemblée Nationale, qui pour la première fois depuis 1999, est tombée sous l’emprise de l’opposition. Cette décision a été vue comme un coup d’Etat institutionnel, car le pouvoir exécutif, judiciaire et législatif est désormais contrôlé par le Parti socialiste unifié (PSUV). Des manifestions monstres de centaines de milliers de personnes ont ensuite eu lieu : en trois semaines, 25 civils furent tués et plus de 600 furent arrêtés.

Cette crise a fait la une à l’international, particulièrement en France pendant l’élection présidentielle, alors que l’Alliance bolivarienne se retrouvait dans le programme de Jean-Luc Mélenchon, sous les yeux désemparés de la diaspora vénézuélienne. Que pensent les jeunes qui ont quitté le pays il y a quelques années, alors qu’ils étaient encore enfants ? Portraits.

Quand est-ce que tu as quitté le Venezuela, et pourquoi ? As-tu quitté dans l’espoir de retourner au pays ?

Diego : J’ai quitté le Venezuela le 14 octobre 2006. Mon père m’a dit que nous partions et que nous ne reviendrons sûrement jamais vivre au Venezuela. Quand j’ai entendu ça je ne le croyais pas, je ne réalisais pas encore que je changeais de pays. Pour moi, c’était seulement de longues vacances.

Andres : J’ai quitté le Venezuela à l’âge de 9 ans en 2005. En 2003, mes parents ont pris la décision de quitter le pays car le gouvernement avait décidé de renvoyer tous les employés qui travaillaient pour PDVSA (Petróleos de Venezuela SA, exportateur de pétrole et de gaz naturel, NDLR), dont mon père. C’est ce qui a provoqué notre départ au Canada. Ce n’était pas seulement la mise à pied de mon père, mais aussi la réalisation que la corruption régnait au gouvernement de plus en plus et que la situation ne s’améliorerait pas. Des centaines de travailleurs se retrouvaient à la rue sans raison valable ; Chávez voulait simplement prendre contrôle de la plus grande richesse du pays.
On a quitté le pays avec l’espoir de pouvoir vivre en paix. Mes parents n’ont jamais eu l’intention d’y retourner car ce n’est plus chez nous. C’est un pays complètement différent.

Comment est la situation de ta famille au Venezuela ?

Diego : Ma famille souffre grandement de la situation économique et sociale, surtout du côté de ma mère, qui habite une partie de Caracas qui n’est pas sécuritaire. Cette municipalité, nommée Los Teques, a été incendiée pendant plusieurs jours lors des manifestations en avril. Lorsque mes cousins jouent dehors, mes oncles doivent monter la garde armés de fusils et de machettes. Ils n’ont pas toujours assez à manger.

Andres : La situation de ma famille au Venezuela n’est pas aussi grave que celle d’autres familles puisqu’elle est assez aisée. Vu que beaucoup d’entre nous ont quitté le pays, on arrive à aider ceux restés au pays. On leur envoie les choses dont ils ont besoin, comme du papier toilette, du dentifrice et des médicaments. Évidemment, ce n’est pas toujours facile pour eux, mais ils ont cet avantage-là, donc ils arrivent à se débrouiller. Le plus gros problème est l’insécurité : tu vis au jour le jour, sachant qu’il n’y aura peut-être pas de lendemain.

Ta famille a-t-elle déjà voté Chávez, pour quelle raison ? Et Maduro ?

Diego : J’ai un ou deux oncles qui ont voté pour Chávez, malheureusement. Peu importe qui il était, le gars avait du charisme. Il a séduit mes oncles avec des fausses promesses comme il a séduit beaucoup de vénézuéliens.
Maduro, quant à lui, n’a vraiment pas la même connexion avec le peuple. C’est un clown : personne ne le prend au sérieux. Premièrement, car il n’est pas instruit. Il n’a aucun diplôme d’études supérieures ; avant d’être politicien il était chauffeur d’autobus. Deuxièmement, il dit des absurdités en public : par exemple, il a dit que l’esprit de Chávez est venu lui parler sous forme d’oiseau. Ensuite, le Venezuela est dans un état critique en ce moment. Avec Chávez, c’était tolérable en quelque sorte. Maintenant, c’est la goutte qui fait déborder le vase pour le peuple.

Andres : Une partie de ma famille a déjà voté pour Chávez au début de son règne, souvent pour ses idées socialistes. J’avais un oncle chavista, mais il est mort. Ce n’est pas un sujet qui est discuté chez moi.
Maduro profite du charisme de Chávez, mais il empire les choses. Maduro n’est pas Chávez. Chávez était beaucoup plus intelligent dans sa manière de penser et d’agir. Quand je dis intelligent, c’est plutôt qu’il était habile à manipuler le peuple, surtout les pauvres. C’est pour ça que la plupart des classes populaires soutenaient Chávez. Maduro n’est pas à la hauteur du poste et dit des énormités comme le fait que les Colombiens rêveraient de venir habiter au Venezuela.


Quels sont les moyens mis en place par la diaspora vénézuélienne pour aider la situation et quelle est ton attitude par rapport à la crise ?

Diego : Nous essayons d’envoyer des sous, de la nourriture et des besoins primordiaux en pénurie, mais c’est difficile car la plupart des choses se font voler. On se sent impuissants. Même si j’ai toutes les intentions d’aider, je ne peux rien faire. C’est aussi un sentiment de tristesse parce que je vois tous les jours ce qui se passe dans mon pays dans lequel je ne pourrai pas retourner.

Andres : C’est presque impossible d’aider la situation en elle-même. On essaye seulement d’aider notre famille à survivre. Il y a parfois des manifestions à Montréal, mais ça n’aboutit pas à grand-chose. Maintenant, je suis plus canadien que vénézuélien : c’est un peu du passé pour moi. Le Venezuela est un très beau pays et je voudrais y retourner. J’y suis né, et j’ai encore des amis là-bas, mais je ne suis plus trop attaché à ces choses-là.

A propos de l'auteur

Chef de pupitre International, Amin étude en Sciences Politiques à l'Université McGill (Canada) et à Sciences Po (Paris). Il réside à la Maison des étudiants canadiens.

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