Depuis les quelques années ayant précédé le Brexit, le Royaume-Uni s’est peu à peu enlisé dans l’austérité, rendant la vie de ses citoyens les plus modestes de plus en plus difficile. Les mesures prises par le gouvernement de David Cameron afin de réduire le déficit budgétaire du pays, ainsi que la politique de la nouvelle Première ministre Theresa May continuent d’affecter les foyers les moins fortunés et les services sociaux, qui sont les premiers touchés. Le pays peut-il se permettre de continuer dans cette voie ? Par Eponine Le Galliot.

 

En 2016, la 69e édition du Festival de Cannes a vu la consécration de Moi, Daniel Blake, drame de Ken Loach sur la crise sociale dont l’Angleterre fait face ces dernières années. Mettant en scène un sexagénaire bataillant avec l’administration britannique pour une pension d’invalidité et une jeune mère avec ses deux enfants ne parvenant pas à joindre les deux bouts pour vivre décemment, le film a touché par son réalisme et la lumière qu’il mettait soudainement sur un problème prenant sans cesse de l’ampleur outre-Manche.

 

Un régime d’austérité depuis sept ans

            Les mesures d’austérité s’enchaînent en effet depuis 2010, notamment par le gouvernement de l’ancien Premier Ministre David Cameron, dont l’objectif était de baisser drastiquement le déficit d’ici 2018 — notamment pour effacer les hausses budgétaires entreprises par le gouvernement travailliste précédent. On retrouve notamment parmi ces mesures 12 milliards de livres britanniques de coupes budgétaires dans les dépenses sociales entamées en 2015 par le ministre des finances de l’époque, George Osborne. Malgré l’appel de la rue et les nombreuses manifestations anti-austérité appelant le gouvernement des Tories à réduire d’autres budgets que celui des prestations sociales déjà mal en point, les baisses se sont maintenues avec des conséquences dramatiques : sur le système de santé avec une sérieuse réduction du welfare state (État-providence), et sur les familles aux faibles revenus en premier lieu.

Dans la même ligne d’idées, le gouvernement de David Cameron a mis en place en 2012 le Welfare Reform Act, une réforme de la protection sociale comprenant notamment une nette baisse dans les montants de certaines allocations. Les conséquences de cette politique se ressentent plus que jamais aujourd’hui — et à titre d’exemple, le journaliste Stewart Lansley, co-auteur de l’essai Breadline Britain: the Rise of Mass Poverty, qualifie cette politique de punitive, dirigée « contre les pauvres, et non contre la pauvreté ».

Loin de s’être améliorée récemment cependant, la situation continue d’empirer au Royaume-Uni encore cette année. Le 1er juillet 2017 se sont encore déroulées des manifestations de milliers de personnes contre les mesures d’austérité du gouvernement conservateur de Theresa May, qui continue en partie la politique entreprise par les Tories depuis sept ans ; politique que Jeremy Corbyn, leader du Parti travailliste, estime « brutale envers les plus pauvres ».

Les coupes budgétaires se font aujourd’hui toujours plus lourdes malgré la baisse importante du déficit. C’est une véritable crise de leadership pour Theresa May, qui depuis les élections législatives du 8 mai 2017 a encore moins de crédibilité pour asseoir son pouvoir.

 

Les services de santé, grands perdants des coupes budgétaires

            Toutes ces mesures de rigueur ont des répercussions dans plusieurs domaines : les services de santé, les emplois, et la vie de tous les jours pour les foyers les plus affectés.

Le National Health Service (NHS), système de santé public du pays, a vu son budget passer de 8,8 % du PIB en 2009 à 7,5 % aujourd’hui. La population vieillissante rend les choses encore plus difficiles pour les hôpitaux, qui sont toujours plus débordés et n’ont souvent même plus les moyens humains et financiers de s’occuper de tous leurs patients correctement. Les listes d’attentes continuent de s’allonger, et les lits sont saturés : on donne ainsi parfois des simples brancards pour passer la nuit.

Les maisons de retraites et établissements d’hébergement pour personnes âgées souffrent aussi des restrictions budgétaires. D’importantes coupes ont notamment été décidées sur les soins prodigués aux personnes âgées, qui sont par conséquent moins bien prises en charge : quand les centres de soins ne ferment pas complètement, le personnel se fait rare et les visites à domicile de plus en plus courtes, anéantissant aussi la dimension humaine que ces services tentent tant bien que mal d’apporter.

Sur la période 2015-2016, l’association caritative Skills for Care a estimé à 338 520 le nombre de travailleurs sociaux quittant leur emploi, équivalent à 928 chaque jour. Age UK, une autre association venant en aide aux personnes âgées, estime que le système de sécurité sociale est en train de commencer à s’effondrer. Dans l’urgence, le gouvernement a d’ailleurs promis un ajout de 2 milliards de livres pour le système de santé, ainsi qu’un droit aux autorités locales d’augmenter leurs taxes d’habitation afin de combler en partie le trou dans le budget.

 

Des difficultés à se nourrir et se loger décemment

            Toutes ces mesures ont eu des conséquences plus ou moins importantes sur certains foyers britanniques : une de ces répercussions notamment est la fréquentation grandissante des food banks, des banques alimentaires qui fournissent à très bas prix ou gratuitement de la nourriture et des produits de première nécessité aux familles les plus dans le besoin. En 2013, l’ONG Oxfam UK estimait que 2 millions de Britanniques étaient mal-nourris. Dans le même temps, l’association caritative Trussel Trust a relevé le nombre de personnes fréquentant les banques alimentaires : 61 648 personnes pour la période 2010-2011 contre 913 138 en 2013-2014. Un nombre multiplié par 15, et donc un bond impressionnant.

Cette situation vient en partie de l’augmentation des prix de la nourriture et de l’essence sans que les salaires ne suivent, et surtout du délai de prise en compte des changements de situation, quand il y en a : en cas de maladie ou de licenciement, certains foyers se retrouvent sans revenus du jour au lendemain, en attendant que les allocations se mettent en place.

 

Le pôle emploi britannique, cruel service aux lourdes failles

            Car cette situation défavorable aux foyers modestes s’étend aussi aux emplois : remarquablement mis en lumière dans le film de Ken Loach, la réalité est malheureusement tout aussi insensée. Le Welfare Reform Act de 2012 a notamment mis en place un régime de sanctions au sein du Job centre, le Pôle emploi britannique — si le centre estime que les chômeurs ne cherchent pas assez de travail par exemple, ces derniers peuvent se voir refuser leurs allocations. Appelées benefit sanctions, ces sanctions relatives aux prestations versées sont parfois infligées pour des critères incohérents, rendant les démarches encore plus laborieuses.

De nombreuses associations critiquent ces initiatives, allant jusqu’à qualifier les raisons pour lesquelles les sanctions sont données de « capricieuses, cruelles et souvent absurdes », ou encore « injustes et punissant avec excès ». Il devient très aisé de trouver un florilège d’articles sur internet recensant les sanctions les plus aberrantes ayant été données par le Job centre :

Un homme ayant reçu une sanction pour avoir raté un rendez-vous avec le centre, étant à l’hôpital avec sa compagne venant de faire une fausse couche ;

Un autre ratant un rendez-vous le jour de la mort soudaine de son frère, sanctionné par le Job centre malgré son appel pour prévenir ;

Un homme sanctionné pour s’être rendu à un entretien d’embauche ayant lieu en même temps que son rendez-vous au centre, malgré avoir prévenu aussi ;

Ou encore un autre emmené à l’hôpital pour une crise cardiaque le jour de son rendez-vous, sanctionné de neuf semaines sans allocations.

La liste est très longue. La manière dont le Job centre est géré au Royaume-Uni nécessite une réforme de fond et urgente, comme l’estiment les associations caritatives. Il est en effet peu certain que ces punitions extrêmement dures et privant les gens de toute forme de ressources financières, soient vraiment efficaces. Il semblerait plutôt qu’elles ne font qu’enfoncer encore plus dans la pauvreté et l’humiliation les personnes déjà les plus touchées. Le département du travail et des pensions n’a en fait aucune idée de si ces sanctions sont réellement efficaces, ou simplement distribuées cyniquement pour remplir les objectifs du Job centre; et ne semble pas, finalement, très intéressé par la réponse.

            La situation au Royaume-Uni est donc loin d’être réglée concernant l’austérité qui touche le pays — le NHS et les services de santé continuent de garder tant bien que mal la tête hors de l’eau, les coupes budgétaires voient certains citoyens avoir de plus en plus de difficultés à se nourrir décemment et la politique absurde du Job centre n’en finit pas de punir les chômeurs pour des raisons ridicules, rendant leur situation encore plus critique qu’elle ne l’est déjà. Avec le cas du Brexit et le gouvernement de Theresa May, s’inscrivant dans la lignée conservatrice de celui de David Cameron, il convient de se demander quand et comment le pays se rendra compte de ce qu’il inflige à ces citoyens les plus modestes, et comment la situation pourra tenter d’être inversée. Car il y a en effet un besoin sérieux de restaurer l’État-providence, qui remettrait le bien-être de chacun au centre du jeu — et en ferait à nouveau une priorité.