Proche des côtes turque et syrienne, l’île de Chypre est en grande partie montagneuse, avec une dépression centrale où se situe sa capitale Nicosie. Le climat est méditerranéen avec une tendance à l’aridité. L’air des montagnes suisses n’a pas apaisé les tensions chypriotes. Après plus d’une semaine de négociations intenses à la station alpine de Crans-Montana, sous l’égide des Nations unies, le secrétaire général de l’ONU, « profondément déçu », a dû annoncer leur échec dans la nuit du 6 au 7 juillet. Par Sébastien Lambalot. 

C’était la deuxième fois qu’Antonio Guterres faisait le voyage en espérant saisir une « opportunité historique ». Sans succès. « Ils étaient très proches d’une solution, mais cela a achoppé sur la question de la présence des troupes turques », explique Hubert Faustmann, directeur de l’Institut Friedrich-Ebert à Nicosie. Chaque partie rejette sur l’autre la responsabilité de l’échec. Ankara, qui contrôle la partie nord de l’île, a refusé de retirer ses soldats et voulait se réserver un droit d’intervention, tandis que Nicosie réaffirmait comme condition préalable le départ de toutes les troupes. Lors du dernier dîner, extrêmement tendu, jeudi soir, en présence de M. Guterres, les positions se sont durcies, rendant impossible toute avancée.

Aux origines du conflit

La partition de Chypre correspond à la division de facto de l’île en deux entités distinctes, géographiquement, culturellement et politiquement. Depuis l’été 1974, une ligne de démarcation sépare, au sud, la seule République chypriote reconnue quasi-internationalement et membre de l’Union européenne, la République de Chypre, dont la majorité des habitants appartient au groupe ethnolinguistique des Chypriotes grecs (près de 790 000 habitants répartis sur 5 510 km²) et parle le grec chypriote et, au nord, la République « turque », appelée République turque de Chypre du Nord, seulement reconnue par la Turquie et composée en majorité de Turcs et de Chypriotes turcs (environ 265 000 habitants répartis sur 3 355 km²) parlant le turc et le turc chypriote. Cet état de fait est la résultante historique conjuguée de l’ingérence étrangère sur l’île au XXe siècle et de facteurs historiques et communautaires plus anciens. Avec 121 habitants au km², la densité de population est relativement élevée. Les déplacements de population liés à la partition ont accéléré l’urbanisation de l’île. Nicosie, la capitale, regroupe près du tiers de la population totale.

Avant 1974 et la séparation par une limite physique entre les deux communautés, l’île passe d’une période de domination politique et culturelle ottomane durant laquelle un nombre important de Turcs immigrent pour former la deuxième communauté après les descendants des Hellènes, au statut de colonie de l’Empire britannique. Dès 1931, des révoltes éclatent contre la domination de Londres ; en 1950, un premier référendum sur le rattachement de l’île à la Grèce est organisé mais le résultat n’est pas pris en compte par les Britanniques. Malgré l’indépendance de l’île accordée en 1960 et la tentative de former un gouvernement bi-communautaire, les tensions entre les deux groupes ethniques croissent jusqu’à leur apogée : la tentative de coup d’État de 1974 et l’intervention turque qui en résulte. Si la communauté chypriote est partagée physiquement dès 1964, le passé de l’île influe également sur le développement de fractures entre les deux groupes ethnolinguistiques.

La ligne verte

La ligne verte est une zone démilitarisée contrôlée par les Casques bleus (UNFICYP) de l’ONU, qui sépare, depuis 1974, l’île de Chypre, et sa capitale Nicosie, entre la République turque de Chypre du nord (souvent appelée « partie turque »), contrôlée de facto par la Turquie, et la République de Chypre (souvent appelée « partie grecque »), dont le gouvernement est le seul qui soit internationalement reconnu.

Le nom de ligne verte vient du tracé au crayon vert qu’un général anglais, responsable de la mission d’interposition en 1964, avait dessiné sur une carte de l’île. Les Turcs l’ont également baptisée « Ligne Attila », du nom du commandant des forces d’occupation turques, Attila Sav. La zone s’étend sur 180 km de la partie occidentale près de Kato Pyrgos, à la partie orientale juste au sud de Famagouste. Elle traverse le centre de la vieille ville de Nicosie, séparant la ville en sections du nord au sud. Il y a aussi une zone tampon autour de l’enclave de Kokkina dans l’ouest de l’île. La largeur de la zone varie de 3,3 mètres dans le centre de Nicosie, à 7,4 km au village d’Athiénou. La superficie de la zone tampon est de 346 km², soit 3,74 % de la surface de l’île. La force de l’ONU à Chypre effectue des patrouilles dans la zone tampon. Les forces armées turques ont construit un mur du côté nord de la zone ; principalement constitué de fils barbelés, de segments en béton, de tours de guet, de fossés anti-chars, et de champs de mines.

La zone tampon

 

La zone tampon est le foyer de plus de 10 000 personnes et certains villages sont situés à l’intérieur de la zone de cessez-le-feu. Cependant, en dehors de cette zone, les communautés peuvent vivre en bonne intelligence. Ainsi, le village de Pyla qui se trouve en « zone grecque », à l’ouest de la base militaire britannique de Dhekelia, est par exemple, le seul à Chypre où Grecs et  Turcs vivent encore côte à côte. L’ensemble de la zone est administrée par des forces militaires internationales sous mandat de l’ONU ; trois secteurs ont été définis : le secteur 1 (côte occidentale) est sous responsabilité argentine, le secteur 2 (centre de l’île), sous responsabilité britannique et le secteur 3 (côte orientale), sous responsabilité conjointe hongroise et slovaque. L’article 2, paragraphe 1 du Protocole n° 10 du traité d’adhésion de Chypre  autorise le Conseil européen à déterminer dans quelles mesures les dispositions de la législation de l’UE sont applicables dans la zone tampon. Concernant le tourisme, la quasi-totalité des voyageurs passent leurs vacances en République de Chypre, qui a beaucoup  investi dans ce domaine comparé à son voisin. Les ports et les aéroports  sont eux aussi presque uniquement situés en République (grecque) de Chypre marquant ainsi un dynamisme plus important que celui de la République turque de Chypre du Nord. En 2004 après le rejet, par référendum, d’un projet d’un plan de réunification de l’île, la République (grecque) de Chypre adhère à l’Union Européenne.

Tout comme Chypre, Nicosie est aussi divisée en deux parties distinctes : la République De Chypre et la République turque de Chypre du Nord. La ligne verte de séparation  traverse et coupe Nicosie en deux au sein du centre de la vieille ville dans le cœur historique. Autour de la vieille ville, des zones tampons certaines plus larges que d’autres et sous contrôle de la Force des Nations-Unies Chargée du maintien de la paix à Chypre s’allongent progressivement d’Est en Ouest et d’Ouest en Est. Un point de passage à l’Ouest de la vieille ville permet le passage des piétons d’une zone à l’autre. Les ambassades respectives de Grèce et de Turquie chacune dans leur zone marquent les acteurs du conflit gréco-turc toujours pas résolu. Enfin les nombreux lieux de cultes symbolisent une présence religieuse dans la ville de Nicosie avec une majorité de mosquée en République turque de Chypre du Nord et une dominance des églises en République de Chypre mais à noter que se localisent aussi des églises et des mosquées dans les deux zones de l’île, même à Nicosie.

La plupart des protagonistes essaient de se convaincre que le processus va continuer. « Ce n’est pas la fin de la route », a commenté le porte-parole du président chypriote, en mettant en cause l’intransigeance turque. « Nous continuerons nos efforts pour un règlement, selon des paramètres différents », a expliqué le ministre turc des affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, qui prend ses distances avec la mission de l’ONU. Le président chypriote turc est plus pessimiste : « Je souhaite bonne chance aux prochaines générations. Un jour peut-être les Chypriotes turcs et grecs décideront qu’ils n’ont plus besoin de troupes sur l’île. »

« Il ne pourra pas y avoir de nouvelles négociations avant les prochaines élections chypriotes », explique Hubert Faustmann. L’élection présidentielle devrait avoir lieu en février 2018. Les partis politiques sont divisés sur la question de la réunification et le parti nationaliste, Diko, redoute comme en 2004 que les compromis se fassent aux dépens des Chypriotes grecs.

« Nous aurons une nouvelle épreuve rapidement, quand Total commencera les forages marins d’ici une quinzaine de jours. Les Turcs risquent de réagir vivement », souligne M. Faustmann. Des gisements de gaz – et peut-être de pétrole – ont été découverts dans la zone économique maritime chypriote. Mais Ankara conteste le découpage de ces zones. En 2014, la Turquie avait envoyé un de ses bateaux dans une zone d’exploration confiée à la société italienne ENI. L’échec des pourparlers pourrait relancer cette guerre du gaz à Chypre.

A propos de l'auteur

Rédactrice en chef, Hélène étudie au Master relations internationales et développement à l'Université Paris Dauphine. Elle réside à la Fondation Biermans Lapôtre.

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