C’est au travers d’une mise en scène sobre, voire morne, que Cristian Mungiu nous offre son dernier long-métrage, Baccalauréat (2016). Tout comme 4 mois, 3 semaines et 2 jours, récipiendaire de la Palme d’or au Festival de Cannes de 2007, son plus récent film nous impose assez rapidement des dilemmes éthiques qui, même après la projection, suscitent en nous d’importantes remises en question. 
 
Le film porte sur Eliza, une jeune roumaine qui se voit offrir une importante bourse pour étudier en Angleterre moyennant l’obtention de résultats scolaires exceptionnels. Toutefois, et c’est là que le dilemme se pose, elle se fait agresser sexuellement peu de temps avant ses examens, ce qui, inévitablement, en vient à grandement la préoccuper et ainsi, à nuire à ses études. À vrai dire, son agression se trouve en fait à être un viol. Seulement, le père de la jeune victime s’obstine à préciser à qui veut bien l’entendre qu’il s’agit en fait d’une simple agression, sa justification étant qu’il n’y a pas eu de pénétration à proprement parler.
 
Dès lors, le cinéaste nous confronte à une réalité déplorable qui nous concerne tous et toutes: une prétendue absence de définition claire et précise sur la nature du viol de façon générale. En effet, la législation sur ce qui constitue un viol, d’un contexte à un autre, varie énormément, laissant nécessairement planer un certain flou qui permet ainsi à certains de douter du bien-fondé d’une telle appellation. Les faits sont pourtant là : la jeune fille a été violentée dans le but d’avoir des relations sexuelles avec un étranger. Inutile de préciser ici qu’il y a absence totale de consentement mutuel. Malgré l’absence de pénétration, un tel acte laisse nécessairement des séquelles importantes sur la victime, qui sera à jamais gravement marquée par l’incident. Mungiu ouvre ainsi la voie à une meilleure compréhension de l’impact de ce crime grave sur les personnes qui s’en voient subiren subissent les conséquences.
 
Le talent du cinéaste réside notamment dans l’enquête entourant ledit acte criminel, où la police, grâce aux contacts du père médecin, cherche tant bien que mal le coupable. En tant que spectateur, il est aisé de se laisser prendre au jeu et d’espérer, par une identification à la victime, que le coupable sera arrêté et puni pour ses crimes.
 
Malgré nous, nous tombons facilement dans le piège de cette fausse intrigue, puisque le véritable enjeu ici se trouve plutôt dans le cheminement personnel de la victime, pour qui le père fait tout le nécessaire afin qu’elle passe ses examens. Personne ne doute de l’amour que cet homme porte à son enfant. Toutefois, ses préoccupations par rapport aux études de sa fille plutôt qu’à son état psychologique démontrent immanquablement une certaine insensibilité par rapport à la question du viol. C’est précisément là où la mise en scène de Mungiu excelle. Après avoir entraîné le spectateur à reproduire certains mécanismes usuels dans l’entourage des victimes de viol, il nous ramène à un constat saisissant : rien dans cette démarche juridico-policière ni dans l’attitude du père n’aide véritablement Eliza, dont l’intégrité physique a été violée.
 
Il apparaît dès lors tout à fait pertinent qu’un homme, en la personne de Cristian Mungiu, prenne conscience d’un tel problème, pourtant universel et intemporel. De la sorte, le cinéaste se positionne à l’encontre du personnage du père, démontrant une sensibilité plus importante par rapport à cet enjeu. Ce constat représente avec justesse, au travers du personnage du père, le manque de véritable empathie observable chez certains hommes face à ce phénomène, pour lequel ils se confrontent à un décalage épistémologique considérable. À ce titre, le plan final, tout en restant dans la finesse et la subtilité, en dit long sur l’état psychologique de la jeune fille. Par un efficace effet de distanciation, la mise en scène nous ramène à notre position de spectateur, désireux d’avoir toutes les réponses à l’intrigue par rapport à l’enquête qui au final, n’aboutit pas. L’enjeu profond se trouve toutefois juste là, devant nos yeux, dans la prise d’une photo de classe, où le sourire forcée de la jeune fille devient révélateur d’une vérité intérieure qui vaut à elle seule pour toutes les intrigues possibles.

 

Par Tristan Lavoie-Kartner
Maison des étudiants canadiens

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